Corse

L’État retarde la solution…en vain

La Corse et l’État sont entrés dans une période nouvelle et cruciale de leur relation historique. Il m’a semblé nécessaire de faire brièvement le point de celle-ci, de présenter les différents aspects du débat, et de contribuer à chercher, modestement, une solution raisonnable, d’intérêt mutuel pour les différentes parties.

 

Le journaliste ou le militant le moins doué a compris que la France, confrontée depuis 50 ans en Corse à la résurgence d’un problème dont elle ne soupçonnait même plus l’existence – l’exigence séculaire du peuple corse de vivre libre – tant l’assimilation, la dilution avaient été peaufinées et réussies pendant 250 ans, avait choisi un allié de taille, le temps, pour décourager ses velléités, dissoudre sa personnalité, raboter sa culture, aliéner son émancipation, lui arracher sa terre, briser le moindre souffle de contestation par les armes combinées, de la séduction, de la corruption, de la répression, de la destruction de la démocratie, par la francisation méthodique. En 1950, ce but néfaste a failli être atteint.

Je me souviens, il y a 60 ans environ, d’une discussion fortuite, dans une auberge près de Bastia où, parmi les convives se trouvait un homme dont j’ai appris par la suite qu’il était un spécialiste de la subversion, un officier français blanchi sous le harnais du colonialisme ; j’avais donné mon point de vue sur la Corse et il m’avait dit textuellement : « J’ai entendu ce même discours que vous tenez contre la tutelle et contre les notables, dans les rizières et dans les djebels au début des leurs révoltes contre la colonisation française ». Paroles d’experts !!!

 

Quand la contestation corse naît, vers 1960, la France sourit, la minimise, la folklorise ; puis, devant sa pugnacité, l’écoute dont elle commence à bénéficier dans la population, prend conscience du danger. Les Boues rouges, en 1973 puis Aléria en 1975 – élément fondateur de la révolte contemporaine–, la naissance du FLNC en 1976, expliquent la phrase célèbre de Liber Bou, en 1975, au restaurant la Taverne à Bastia, à un repas de la Jeune chambre économique : «Même deux cent mille Corses autonomistes ne feront pas changer la Constitution ». Un raccourci précurseur. Déjà !!!

Nous savons ce que l’État nous a infligé comme traitement scandaleux, depuis ces dates, en réponse aux luttes des patriotes corses. Il a fait le choix du refus, de la dénégation, de la répression, des provocations de barbouzes, et persuadé que le temps jouait contre l’île, il a utilisé les tactiques dilatoires en multipliant les Statuts, médiocres et surtout en renforçant, au mépris total de la démocratie et du respect des lois, le clanisme qui était la garantie de la soumission de la Corse à la politique coloniale de Paris. Le résultat de cette politique n’est contesté par personne : en 1950, une Corse à l’abandon, avec un retard abyssal, un suffrage universel réduit à un état de serpillière, une population démotivée et dont une grande partie est allée quérir sur les continents et dans l’empire colonial, les moyens de sa survie.

 

Depuis 2014, l’horizon insulaire s’est éclairci avec les victoires démocratiques de Bastia en 2014, à l’Assemblée de Corse en 2015 et 2017, aux législatives de 2017, et par l’arrimage à l’Union Européenne avec le choix du Président du Conseil Exécutif de la Corse pour diriger la Commission des Iles (CRPM). Gage de confiance, d’ouverture et d’efficacité… Fin de l’isolement et de la solitude. Le peuple corse soutient majoritairement le combat d’identité, d’émancipation.

La violence politique a cessé avec le choix du FLNC de la seule voie pacifique.

L’indispensable dialogue avec l’Etat que préconise la majorité territoriale est en cours, avec comme principes « pas de tabous et pas de préalables » reste très préoccupant si on en juge par les contacts négatifs avec «Madame Corse», le Premier Ministre, le Président du Sénat ; mais le président de l’Assemblée Nationale, de nombreux maires et de Présidents de certaines régions de France témoignent d’une écoute attentive et d’un esprit d’ouverture. Enfin et surtout, on ne connaît pas le point de vue du Président de la République, déterminant et qui doit venir sous peu dans l’île. Il fera alors connaître sa position sur les différentes questions qui lui ont été posées par les élus de la Corse, dans le prolongement des choix démocratiques de la population (inscription de la Corse dans la Constitution, coofficialité de la langue, rapprochement des prisonniers politiques, etc.) ; mais aussi, sur tous les aspects de la « question corse ».

 

L’heure n’est pas à l’inquiétude. En effet nous avons le même statut, inchangé depuis 2002. Pourquoi les choses ont-elles alors commencé à changer aujourd’hui ? La Corse est désormais dirigée par une majorité nationaliste, démocratique, qui réforme, agit, prend des initiatives dans tous les secteurs, dans le cadre de notre Statut ; elle s’attaque, dans la transparence aux problèmes concrets de la population (transport, précarité, développement économique, Arrêtés Miot…) ; elle s’ouvre à l’extérieur, dialogue avec l’Europe et surtout agit en toute autonomie par rapport à Paris avec lequel elle collabore naturellement dans de nombreux domaines. Le système claniste est défait. Le temps ne joue plus contre nous et nous pouvons prouver que nous sommes efficaces, intègres ; le moment viendra où Paris devra dialoguer pour trouver une issue politique raisonnable, respectueuse des intérêts légitimes des parties.

 

Par contre, l’heure est à la mobilisation responsable, pacifique et déterminée, sans violence, pour négocier entre l’État et le peuple corse, de l’île et de la diaspora, un dialogue qui englobe tous les aspects de la problématique insulaire, économique, sociale et culturelle. Le développement économique (emploi, vie chère, logement, précarité, santé…) est et reste une priorité. Le remplacement des Arrêtés Miot, un nouveau Plan Exceptionnel d’investissement (PEI) pour le rattrapage historique, s’imposent ; bien entendu les revendications politiques portées par la majorité territoriale et notamment le sésame que constitue la Révision de la Constitution doivent être au centre du débat. Ceux qui pensent que la réussite de la Corse – son émancipation et sa construction – pourrait être l’apanage des seuls Corses nationalistes commettraient une erreur grave. La tâche, immense, longue, nécessite l’implication de la majorité des Corses, de toutes opinions, impliquées dans la défense de notre identité collective, de nos intérêts collectifs, avec une règle de base : la démocratie et l’éthique.

 

Oui, la Corse a progressé de manière majeure au niveau de la prise de conscience du peuple et de l’expression démocratique de sa volonté ; oui, nous sommes adossés à la démocratie et aux règles internationales de droit utilisées en matière de solution des conflits. La raison va prévaloir. Mais nous devons apporter une fois de plus la preuve de notre représentativité populaire – dans l’île et hors de l’île –, de notre cohésion, de notre sens des responsabilités, de notre volonté du dialogue avec l’État et de trouver une issue démocratique, – équilibrée, juste, mutuellement profitable, – à un affrontement trop long et destructeur.

Aujourd’hui, doit s’amorcer la création d’un climat de confiance indispensable à la création d’une relation nouvelle entre l’État, la Corse et naturellement, ceci permettra de progresser, de manière apaisée, dans la recherche mutuelle d’une solution politique raisonnable et équitable.

 

Le samedi 3 février 2018, à Aiacciu et dans la diaspora, le peuple corse, dans toutes ses composantes, dans l’expression pacifique de sa diversité, doit montrer son véritable visage, sa détermination, sa prise de conscience. Il sera, j’en suis certain, au rendez-vous de l’espoir qui nous habite tous, de l’histoire qui s’écrit. Et du chemin de l’émancipation qui s’ouvre et s’approfondit, chaque jour inexorablement.

 

Docteur Edmond Simeoni,

Le 28 Janvier 2018