Furiani, 26 anni

Partager le devoir de mémoire

« Comment se reconstruire ? » C’était là l’exposé de Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue. Ce dernier a expliqué le chemin intérieur qu’il faut parcourir pour y parvenir. Un travail de deuil extrêmement difficile, « se souvenir sans rester dans la mort, en restant du côté de la vie ».

L’anniversaire de la catastrophe de Furiani a de nouveau pesé sur nos consciences ce samedi 5 mai. Cérémonie du souvenir devant la stèle en présence de la ministre des sports, Laura Flessel, hommages divers des clubs sportifs de l’île, messe à la mémoire des victimes à la Cathédrale de Bastia, ont ponctué cette journée de recueillement. Avec un rendez-vous supplémentaire cette fois-ci : une conférence-débats en présence de victimes d’autres catastrophes, celle de Torino et celle du Heysel *. Partager le devoir de mémoire pour mieux comprendre et dépasser le drame.

 

« 26ans c’est long, mais c’était finalement hier »… le maire de Bastia, Pierre Savelli, a traduit le sentiment de tous les présents. Les années passent, mais la blessure demeure indélébile et seul le recueillement, et le retour sur l’événement par nos interrogations sur le poids du sport dans notre société, permettront de dépasser le drame terrible et ses incompréhensions. Au-delà des 18 morts et leurs familles meurtries, au delà de la souffrance des 2357 blessés, et la vie irrémédiablement transformée pour nombre d’entre eux, c’est tout un peuple qui a vécu le traumatisme de Furiani il y a 26 ans. «Le nombre de blessés est effarant, 1% de la population de l’époque. C’est comme si une catastrophe sur le continent avait fait 600000 victimes » a rappelé Didier Rey, historien, professeur des universités, lors d’un exposé en visioconférence sur les différentes catastrophes qui ont eu lieu dans les stades ou autour des stades depuis 1902. 1 347 personnes décédées pour avoir voulu participer à une fête sportive et des milliers d’autres blessés ! Mais «c’est un leurre » que de penser que seul le sport est responsable. Ces drames ne sont que le reflet de nos sociétés et y puisent leurs causes. «Il est nécessaire de partager le drame pour le dépasser ». Pour Josepha Guidicelli, présidente du Collectif des victimes du 5 mai 1992, c’est dans la reconnaissance de cette date comme date de recueillement que les victimes trouveront réconfort. À leurs côtés,  Rosario Decru et Iuliana Bodnari, respectivement représentants des collectifs du Torino FC et de la Juventus de Turin* ont vécu les mêmes souffrances et les mêmes difficultés. Tous ont besoin de cette reconnaissance du drame qu’elles ont vécu.

Le témoignage de Karine Grimaldi, qui a perdu sa soeur Santa et l’usage de ses jambes dans la catastrophe en traduira toute l’émotion. C’est la première fois depuis 26 ans, qu’elle trouve le courage de parler en public, de raconter son histoire, de nous faire partager sa douleur et son long chemin de reconstruction.

Elle aurait souhaité pouvoir l’exprimer devant la ministre qui hélas n’a pas assisté au colloque. Un raté dommageable. «Comment se reconstruire ? » était justement le thème de l’exposé de Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue qui a expliqué le chemin intérieur qu’il est nécessaire de faire pour y parvenir.

Un travail de deuil extrêmement difficile, « se souvenir sans rester dans la mort, en restant du côté de la vie ». Or lorsqu’on est victime d’un tel drame, même lorsque l’on n’a pas été blessé, on a perdu l’insouciance et la confiance que l’on avait délégué à d’autres pour notre sécurité. «Ce sentiment que l’univers peut être hostile là où nous n’y pensons pas ne peut nous quitter », dépasser ce sentiment est le premier travail à faire sur soi. Seules « l’aide et la reconnaissance de l’autre de notre malheur » peut nous y aider. Richard Rechtman souligne l’importance du sou venir dans le travail de reconstruction, car il peut permettre de dominer le sentiment de culpabilité que la victime ressent à continuer à vivre quand d’autres ne sont plus là. La mémoire collective de l’événement est le moyen de se guérir de cette souffrance. Vivre de tels drames collectifs, c’est « comme pour les guerres », il faut que «ceux qui n’ont pas vécu l’événement puisse se rappeler autant que ceux qui l’ont vécu. Il faut un devoir de mémoire pour soulager les victimes du sentiment d’injustice qu’elles ressentent », et ce, sans sombrer dans la victimisation. C’est pourquoi une prise en charge collective est nécessaire et c’est pourquoi « le devoir de mémoire est un authentique discours politique qui réclame justice ». Pour Richard Rechtman, «demander réparation est légitime, au nom du fait que ce qui est arrivé à certains aurait pu arriver à tous ».

Cette solidarité envers les victimes et leurs familles de drames comme celui de Furiani, de Torino ou du Heysel est donc indispensable. « Il faut une forme de réparation collective », il faut que «le fardeau » que porte les victimes soit porté par d’autres, afin qu’elles puissent se reconstruire et entamer une nouvelle vie.

On mesure à travers ces paroles toute l’importance du travail mené par les collectifs de victimes sans lesquels ce devoir de mémoire n’existerait pas et la souffrance des victimes serait balayée avec le temps. Cette prise en charge collective légitime le travail du Collectif des victimes de la catastrophe du 5 mai pour que cette date terrible de notre histoire soit respectée, pour que les jeunes générations, qui n’ont pas vécu l’événement, puissent en tirer les leçons et veiller à ce que jamais de tels drames ne se reproduisent. «Partager le devoir de mémoire », c’est aussi par ces mots que la ministre Laura Flessel a repris l’attente du Collectif. 26 ans après la catastrophe, peut-être une étape nouvelle de franchie ? Souhaitons qu’elle le soit durablement.

Furiani, mai più.

Fabiana Giovannini.

 

* Le 4 mai 1949, toute l’équipe du grand Torino disparaissait dans un accident d’avion. Ce drame qui a coûté la vie à 31 personnes, a marqué durablement toute l’Italie. Le 29 mai 1985, lors de la finale européenne entre Liverpool et la Juventus de Turin, un mouvement de foule provoqué par des hooligans anglais dans le stade du Heysel en Belgique a coûté la vie à 39 personnes et fait 600 blessés, parmi les supporters italiens, la plupart morts étouffés. Les services de sécurité ont été totalement défaillants. De façon inouïe le match s’est quand même joué près de deux heures après le drame !