Pays Basque

Le difficile cheminement vers la paix

Le 24 août dernier à Bayonne, lors de l’Université d’été de la Fédération Régions & Peuples Solidaires, un important débat se tenait sur le déroulement du processus de paix en Pays Basque. François Alfonsi animait cet échange. Ancien député européen, il a présidé le Friendship basque, groupe de soutien au processus qui a pris plusieurs initiatives pour sensibiliser le parlement européen à ses enjeux. Trois intervenants sont venus apporter leur éclairage. Jean Etcheverry, dit Txex, militant abertzale de la non-violence, membre du collectif « Artisans de la paix » qui a par ticipé au démantèlement de l’arsenal militaire d’ETA ; Jean René Etchegarray, maire de Bayonne et président de la Communauté d’Agglomération du Pays Basque, qui continue de jouer un rôle important dans le processus de paix ; enfin, Xabi Larralde, militant de Sortu, organisation de gauche abertzale, venu « expliquer la portée politique de la fin de la lutte armée et ses enjeux ». Des expériences qui doivent aussi instruire la Corse dans son propre cheminement vers une paix durable.

«La question basque a évolué de façon radicale depuis l’année 2011 et le tournant de la conférence d’Aiete*, qui a apporté une lumière nouvelle sur les perspectives d’avenir du Pays Basque au sud et du processus de paix », a introduit François Alfonsi, qui a rappelé le « climat tendu » au sein du Parlement européen. « Certaines forces politiques au sein des grands groupes européens exprimaient beaucoup d’hostilités. Mais le fait d’animer des débats a joué un rôle dans la légalisation de Sortu. À cette époque-là, Sortu n’existait pas, tous les partis que les militants lançaient étaient interdits de se présenter à des élections. Une situation démocratique tout à fait inacceptable que nous avons dénoncé au Parlement européen avec beaucoup de vigueur ». Ce rôle du parlement poussé par le Friendship basque a été déterminant pour permettre à Sortu de se présenter à son tour. L’incertitude a pesé jusqu’au moment du dépôt des listes, c’est dire l’arbitraire de Madrid. Pas étonnant de voir le comportement du gouvernement espagnol face aux aspirations de la Catalogne aujourd’hui ! Rappelons que dans ce scrutin qui a failli lui être interdit, Sortu a réalisé 25% des voix !

« En quelques années, les choses ont beaucoup changé même si l’on trouve que les rythmes sont lents. Durant toutes ces années, le leader de Sortu, Ornaldo Otegi, a été emprisonné et je veux avoir une pensée pour mes collègues, Oriol Junqueras et Raul Romeva qui aujourd’hui sont injustement privés de liberté. J’y associe Carme Forcadell, ancienne présidente du parlement catalan, et tous ces prisonniers politiques qui sont au Pays Basque, en Catalogne, ou en Corse, c’est pour nous une mission morale évidemment très importante d’être à leurs côtés, en tant que Fédération R&PS, en tant que parti ALE, il faut imposer la volonté démocratique de nos peuples à la logique répressive des États ».

Annonce de l’arrêt définitif de la lutte armée par ETA en 2011, implication de la société civile, des militants abertzale, et des élus du Pays Basque, au nord comme au sud, pour soutenir cet arrêt et faire en sorte qu’il soit durable, provocation et sabotage de Madrid face à ces démarches de paix, avec le soutien de Paris, avant que de vivre un revirement du gouvernement français en 2017, difficultés à bâtir la paix, Txex, figure emblématique du mouvement abertzale, s’est longuement exprimé devant le public de R&PS (lire son interview ici).

Un tel investissement réclamait du courage politique au-delà des protagonistes. Le rôle des élus a pesé. Ainsi Jean René Etchegarray, maire UDI de Bayonne, mais aussi membre de Batera, plateforme de revendications qui rassemble des personnalités de toutes tendances politiques au Nord en faveur de la reconnaissance de la langue basque, la création d’une Chambre d’Agriculture Pays Basque, d’un pôle universitaire autonome à Bayonne, ou d’une Collectivité territoriale au Pays Basque. Dans l’attente d’obtenir cette Collectivité, les élus basques se sont rassemblés pour créer la Communauté d’Agglomération du Pays Basque. Elle rassemble sur un territoire qui compte environ 300.000 habitants, 158 communes. Créée officiellement en janvier 2017, elle est présidée par Jean René Etchegarray et revendique un droit à la différence. Tout comme d’ailleurs a été mise en place, sous forme associative par la Confédération Paysanne, une Chambre d’Agriculture alternative, cas unique en France qui souligne la perspicacité des militants basques et leur capacité à avancer, malgré les freins opposés par Paris.

Jean René Etchegarray a fait part de son vécu du processus de paix et de sa vision de l’avenir qui se dessine aujourd’hui pour Iparralde. Groupes de contact, démarches diverses, l’élu basque raconte les difficultés rencontrées pour faire avancer la paix, ce qu’il amène à dire que « le renvoi à l’état de droit a été à chaque fois une preuve non pas de solidité, mais de faiblesse ».

Heureusement, l’opiniâtreté de nombre de militants et de personnalités ont fait que les choses ont avancé, jusqu’à obtenir in fine, un revirement d’attitude du gouvernement français, sous la mandature du premier ministre Bernard Cazeneuves.

 

«Nous ne sommes pas en paix. Nous sommes dans la voie de la paix»

«Cette société civile, toutes les forces vives du Pays Basque, qui a toujours été extrêmement forte et qui se retrouve en particulier dans le réseau associatif, a rappelé Jean René Etchegarray, demandait depuis longtemps un dénouement. Et faute pour les deux États de se mettre autour de la table pour envisager ensemble la question du désarmement… nous étions un certain nombre d’élus qui demandaient à l’État français d’exercer sa souveraineté… Il fallait aussi considérer que la cause des Basques était légitime. Et cette légitimité, on la voit arriver au travers d’un certain nombre de rencontres » avec des représentants du gouvernement et notamment avec le Premier Ministre, au moment de la remise des armes par ETA, le 8 avril 2017. «On voit un ministre très ouvert, au point que nous étions un peu désarçonnés… parce que même s’il disait “soyez prudents”, il était malgré tout en train de valider que, dans un état de droit, on peut aussi considérer qu’une telle demande était légitime. Et il a rendu possible ce qui paraissait impossible… parce que c’est écrit nulle part, ni le Code pénal, ni le Code de procédure pénale, que l’on peut remettre des armes dans un hôtel, tout au moins une liste des lieux où se trouvent entreposées des armes, c’est encore moins écrit que cette liste-là peut être remise au procureur de la République ! » Et pourtant, cela été couvert par les autorités françaises. Comme quoi, avec de la volonté politique, tout est possible à un gouvernement qui veut tourner la page de décennies de violence politique! «Voilà comment la légitimité d’une démarche de territoire peut rejoindre la légalité républicaine » a rajouté Jean René Etchegarray. Témoignage intéressant !

« Il fallait beaucoup de convictions, d’ardeur, parce que depuis 2011, nous avons passé des moments très difficiles… ajoute encore l’élu de Bayonne, mais on se retrouve à se dire “si tu ne le fais pas, si tu n’y vas pas, ça pourrait ne pas se faire”. Et c’est comme ça que tous les élus, et pas seulement celui qui vous parle, étaient convaincus qu’il fallait aller jusqu’au bout du processus. C’est comme ça que l’on a convaincu les gouvernants de gauche, et de droite. Parce que les choses se sont poursuivies. Nous avons fait un travail concernant le rapprochement des prisonniers qui a donné des résultats avec l’actuel gouvernement… Et il nous faut continuer, car la question des prisonniers et celle des victimes n’est pas réglée. Nous ne sommes pas en paix. Nous sommes dans la voie de la paix… La réconciliation passera à la fois par la considération des prisonniers, et par celle des victimes… La communauté des prisonniers a joué un rôle très important dans le processus… Nous sommes tous des artisans de paix et nous avons tous prôné la non-violence, et c’est au titre de cette philosophie de la non-violence que nous sommes aujourd’hui aussi à considérer qu’il faut aller plus loin. Car nous sommes encore au milieu du gué, il reste beaucoup à faire » a conclu Jean René Etchegarray.

 

Le pari pascalien

« Le conflit armé en Pays Basque a une dimension historique très importante, des racines profondes… les militants basques étaient fils et filles de parents qui avaient combattu le franquisime… Il n’y a pas depuis le début du 19e siècle une seule génération de jeunes Basques qui n’ait pas pris les armes pour défendre ce qu’ils estiment être comme étant les droits légitimes du Pays Basque» a rappelé à son tour Xabi Larralde. Pour eux, « les statuts d’autonomie en Pays Basque sud, en Navarre, étaient visualisés comme des statuts pour fermer la porte de l’accession à l’indépendance et à la souveraineté pleine ». Xabi Larralde explique le « fil directeur » qui a conduit les leaders politiques à s’engager dans ce processus. Pour cela il emprunte à Argala, dirigeant historique de l’ETA, qui avait dit « avant d’être exécuté par les barbouzes » : «Aussi fortes que soient des organisations, militaire comme l’ETA, politique comme (à l’époque) Herri Batasuna, ces organisations ne pourront pas libérer le peuple basque. Ce sera au peuple basque lui-même de se libérer ».

« Il y a là un fondement qui consiste à dire que ce sont les forces du peuple basque qui vont obtenir notre souveraineté, pas forcément la confrontation militaire et la lutte armée » affirme alors le militant de Sortu qui rappelle que quelques années plus tard, en 1995, l’ETA mettait sur la table « l’alternative démocratique», document qui consistait à dire que les négociations devaient se dérouler à l’avenir sur deux plans, un «plan technique » qui consistait à négocier entre les militants et les États français et espagnol, la question du désarmement, de la libération des prisonniers , des victimes, et « un plan tout à fait politique qui est celui du devenir des statuts politiques du Pays Basque, et que ce serait les représentants de la société basque elle même qui devraient être les acteurs de cette négociation ». Mais, déplore Xabi Larralde, «depuis, on tourne en rond dans le rond-point de la croisée des chemins et nous n’avons pas réussi à donner un infléchissement à la trajectoire politique du Pays Basque». Aussi, il fallait rompre ce blocage, ce qui a amené les militants d’ETA à mettre un terme à la lutte armée. « L’essentiel c’est le développement du projet politique et c’est de créer une nouvelle donne qui permettra à la stratégie souverainiste d’aller de l’avant ».

«Un pari pascalien » selon Xabi Larralde, «qui consiste à dire oui il peut exister un débouché démocratique à nos luttes. C’est ça la portée fondamentale politique de la fin de la lutte armée d’ETA. ».

Les enjeux sont profondément politiques, mais ils sont aussi profondément humains. Et Xabi Larralde raconte pour mieux faire comprendre cette dimension-là, l’histoire d’un ami dont le grand-père a combattu le franquisme, dont la grand-mère a vu le visage des pilotes allemands qui ont bombardé Guernica, dont le père arrêté lorsqu’il était jeune, torturé, s’est défenestré pour s’évader et s’en est réchappé parce qu’en tombant il s’est accroché au drapeau espagnol qui a amorti sa chute. Les os brisés, emporté à l’hôpital, sa famille a pu organiser sa fuite. «Cet homme-là est mort il y a quelques temps. Il a été enterré avec le symbole de l’ETA sur son cercueil parce que depuis sa jeunesse il avait été ça, militant de l’ETA jusqu’à son dernier souffle…

Mon ami a aujourd’hui deux frères prisonniers, poursuit Xabi Larralde. Un à Paris et un à Madrid… forcément il y a une question qui revient sans cesse: et mes frères ? Mon problème à moi, c’est ça. Et c’est aussi de savoir ce que pensent les enfants de mon ami ». C’est à ces questions que doit répondre le processus, pour construire la paix et permettre la réconciliation entre tous les acteurs du conflit. «Voilà les enjeux. Il faut résoudre la question des victimes. Et il faut résoudre la question des prisonniers… le pari pascalien il faut qu’on le réussisse de façon à ce qu’il n’y ait pas d’autres générations qui pensent qu’il n’y a pas d’autres possibilités que celle de prendre les armes demain pour concrétiser nos revendications légitimes ».

«Dans l’Europe d’aujourd’hui, est-il possible de concrétiser le droit à l’autodétermination ? Est-il possible par la mobilisation de la société civile d’aller vers une forme de concrétisation unilatérale du droit à l’autodétermination ? » À ces questions, Xabi Larralde répond oui, mais la confrontation avec les deux États, français et espagnol, tirent en arrière et c’est par la « force centrifuge » de la société civile que les choses évolueront. « Les enjeux sont triples. Aller jusqu’au bout du processus de réconciliation du Pays Basque. Renforcer l’activation de la société civile… Enfin l’enjeu de la synchronisation de nos luttes… pour construire un tempo commun ».

Belle conclusion pour ce débat des régions et peuples solidaires ! L’enjeu est profondément démocratique pour le Pays Basque, mais il l’est aussi pour la Corse.

 

* Ancienne résidence de Franco, à Donostia, où ont été signés les « accords d’Aiete » lors d’une Conférence internationale de paix le 17 octobre 2011, présidée par l’ancien Secrétaire général de l’ONU et prix Nobel de la Paix Kofi Annan, l’Irlandais Gerry Adams, président du Sinn Féin, l’ancien Premier ministre irlandais Bertie Ahern, l’ancien ministre français de l’Intérieur Pierre Joxe, l’ancienne première ministre norvégienne, Gro Harlem Brundtland, et l’ancien chef de cabinet de Tony Blair, Jonathan Powell.

 

Fabiana Giovannini.

 

1 Trackback / Pingback

  1. Stampa Corsa, informations corses

Les commentaires sont fermés.