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L’été approche. On dit que c’est la saison de la lumière, du soleil, du monde qui revient, des villages qui s’animent. Mais pour beaucoup de Corses, l’été n’est plus seulement ce moment d’animation : c’est aussi une saison de tensions, de déséquilibre, d’inquiétude. Hausse des prix, pression sur les ressources, sentiment diffus de dépossession. Comme si l’on devenait étranger sur sa propre terre.
Là où l’on devrait ressentir une forme de fierté collective, il subsiste un inconfort. Celui de vivre dans une île qui, deux mois par an, doit tout concentrer : les services, les flux, les investissements, les capacités. Nous dimensionnons nos infrastructures pour le pic estival. Nous organisons notre logistique, nos énergies, nos réseaux, autour d’une urgence de saison. Cela capte une part massive de nos ressources, au détriment parfois de ce qui manque cruellement l’hiver.
Et pourtant, ce pays vit aussi – surtout – entre septembre et juin. Dans le silence retrouvé des hameaux, les commerces qui ferment, les salles de classe qui se vident, les villages qui se recroquevillent. Ce sont ces mois-là qui disent la vérité du territoire. Et ceux qui y restent – les invisibles – portent à bout de bras la continuité d’une vie que l’on célèbre trop souvent comme folklore estival, mais qui est d’abord une lutte quotidienne.
Ce sont les anciens qui ne partent jamais, les jeunes qui rêvent encore ici, les soignants de proximité, les agriculteurs, les petites mains de l’hiver. Ils ne demandent pas de reconnaissance spectaculaire. Ils demandent juste qu’on pense le pays à partir d’eux. Que la Corse ne soit pas uniquement gérée pour répondre aux impératifs de la haute saison, mais construite autour de celles et ceux qui la vivent et la tiennent, jour après jour.
Or, nous ne disposons pas aujourd’hui des moyens nécessaires pour faire tout cela à la fois. Gérer la pression estivale et entretenir le tissu de la vie hivernale. Tenir la façade et soigner les fondations. Maintenir les services, les routes, les écoles, les soins, tout en absorbant un afflux démultiplié. Nous sommes contraints d’arbitrer, chaque année, dans un déséquilibre structurel qui pèse de plus en plus lourd.
Le risque est grand de voir le territoire se fragmenter entre une Corse saisonnière et une Corse réelle. Entre l’image et le vécu. Nous ne pouvons pas accepter cela. Il nous faut un autre cap. Non pas un rejet du tourisme – qui fait partie de notre économie – mais un rééquilibrage profond. Le tourisme doit se construire autour de la Corse, non pas la Corse autour du tourisme.
Le territoire ne peut pas être pensé uniquement comme un support d’accueil. Il doit d’abord être un espace de vie. Cela implique une ambition politique claire, et des moyens – dont nous ne disposons pas – pour la mettre en œuvre : penser les investissements non pas selon les saisons, mais selon la permanence. Réhabiliter l’habitat pour ceux qui vivent ici, maintenir des écoles ouvertes, soutenir les services publics de proximité, renforcer les solidarités rurales.
Cette exigence n’est pas idéologique. Elle est vitale. Si l’on ne donne pas la priorité à ceux qui restent, alors les villages deviendront des coquilles, et le pays un décor. Il ne s’agit pas d’opposer les périodes ni les publics, mais de réaffirmer une hiérarchie claire des urgences. C’est autour des résidents, des actifs, des enfants, des aînés que nous devons bâtir. Et c’est autour de cette construction que le tourisme doit trouver sa juste place.
L’été ne doit pas nous faire oublier le reste de l’année. C’est au contraire le moment idéal pour regarder en face les déséquilibres, et pour dire, calmement mais fermement, ce que nous voulons. Une Corse vivante et construite d’abord pour elle-même.
Ce n’est pas une plainte. C’est un appel. Un appel à revenir vers les oubliés. Vers les agriculteurs qui tiennent encore, malgré les charges, la sécheresse et l’indifférence. Vers les précaires qui vivent ici sans jamais peser sur les bilans, mais sur qui tout repose. Vers nos personnes âgées, gardiennes silencieuses de la mémoire et de l’honneur. Vers notre jeunesse, qui vacille entre l’envie de partir et le besoin de croire. C’est pour eux que nous devons agir. Pour notre langue, notre terre, notre Histoire. Pour cette Corse là, la vraie, la notre. Et rien, ni le temps, ni les modes, ni les contraintes, ne nous détournera de ce combat-là.
Parce qu’au fond, les invisibles ne le sont pas. Ils sont juste le pays réel.
Celui qui demeure, quand tout le reste passe. •








