Les événements d’Aleria ont été de dimension historique, mais leur point de départ a été la dénonciation d’un scandale de fraude dans la filière viticole, sous l’égide des grands domaines possédés par des pieds noirs installés en Plaine Orientale dans les années 60, dont les agissements bénéficiaient de la bienveillance des pouvoirs publics. Retour sur les logiques de spoliation qui étaient alors à l’œuvre.
« Toute l’affaire de cavalerie découle du premier scandale de la fraude sur le vin » expliquait alors Arritti.
En effet, une croissance démesurée de la production viticole corse s’est produite depuis l’arrivée des pieds noirs, par des vignes plantées sur des terres très souvent non viticoles, mais propices aux grands domaines mécanisés. Leur frénésie spéculative a mené la filière viticole corse à l’abîme.
Entre 1956 et 1975, les surfaces plantées de vignes en Corse ont quadruplé de 8.000 hectares à 32.000 hectares, particulièrement en Plaine Orientale où se sont concentrés de grands domaines rutilants. Infantès, Junqua, Cuaz, Siegel, Cohen-Skalli et bien sûr Depeille sont les noms les plus connus, et tous sont partie prenante d’une entente par laquelle ils finissent par accaparer un monopole dans la commercialisation du vin corse à l’exportation, ce qui est désormais son débouché principal.
Dans le commerce du vin, les mécanismes de mise en vente s’appuient traditionnellement sur un dispositif d’avance sur récolte, dits « prêts de campagne », faite par l’acheteur final, car les coûts d’entretien de la vigne jusqu’aux vendanges sont élevés et chaque vigneron a besoin de cette avance sur sa récolte pour mener à bien les cultures jusqu’à la récolte.
Au sommet de cette chaîne, il y a un acheteur industriel, la Covirep, qui ensuite procède à la commercialisation dans les circuits de distribution. Pour la Covirep, la relation exclusive avec plusieurs pieds noirs parmi les plus gros producteurs de Corse alimente son ambition de mettre la main sur le négoce du vin corse dans son ensemble. Et, en se posant comme ses interlocuteurs, les gros colons drainent, en sus de leur production, celles d’autres producteurs plus petits qui partent sur le continent par la même filière. De là s’enclenche une « cavalerie financière », Covirep consentant à émettre des traites pour des avances sur récoltes, traites aussitôt escomptées auprès des banques. Les transactions passent par les gros domaines, et elles n’arrivent pas toujours aux autres viticulteurs.
Entretemps, la frénésie productive des rendements a amené à une production viticole corse très faible en alcool, et les négociants ont recours à la technique de la chaptalisation (mettre du sucre dans le vin pour en augmenter artificiellement le degré alcoolique). Certains colons avaient même pensé à investir dans l’industrie du sucre, ce qui leur permettait de gagner sur les deux tableaux !
Tous ces ingrédients – raisins produits sur des terroirs inadaptés, cépages bas de gamme importés pour leur forte productivité, trafic sur les taux d’alcool par le recours à la chaptalisation – ont fini par produire leurs effets : les vins insulaires ont trouvé de moins en moins preneurs sur le continent et les ventes ont reculé.
De là, la pyramide spéculative s’est effondrée. Les paiements des récoltes ont été bien en dessous de ce que les producteurs attendaient, tandis que les banques exigeaient d’être remboursées pour les traites qu’elles avaient escomptées. Les plus gros étaient privilégiés par le système bancaire, et par la Covirep pour qui les quantités apportées par ces grands domaines étaient déterminants. Pendant ce temps les autres viticulteurs engagés dans ce négoce ont été poussés à la ruine, incapables de faire face à leur endettement en raison de la chute des cours du vin.
Le scandale de la vinasse a ainsi éclaté au cœur de l’été 1975.
Puis l’ARC a décidé l’occupation de la Cave Depeille dont la situation en bordure de nationale rendait l’opération favorable à une large médiatisation. •









