Le 4 avril, Jean-Michel Blanquer a publié sur le réseau social X un message dont la virulence aurait dû faire honte à un homme qui fut pendant 5 ans ministre de l’Éducation nationale. Dans ce post, repris d’une tribune publiée au Figaro avec le constitutionnaliste Benjamin Morel, il affirme que les écoles immersives corses sont « illégales et inconstitutionnelles », qu’on y interdit le français, et — c’est l’accusation la plus grave — que des élèves y seraient « chargés de dénoncer celui d’entre eux qui parlerait français pendant la récréation ». Il conclut : « non aux ferments de séparatisme au sein même du système éducatif ».
Ces affirmations sont fausses. Pas contestables : fausses. Les élèves des écoles immersives corses obtiennent en langue française des résultats qui n’ont rien à envier aux élèves des filières classiques. Aucun système de délation n’existe, aucun parent, aucun enseignant, aucune inspection académique n’en a jamais attesté. Blanquer l’invente, ou le répète sans vérifier, ce qui est pire pour quelqu’un qui dirigeait l’institution scolaire de France. Et il le fait au moment précis où les écoles immersives entament un processus de contractualisation avec l’État — c’est-à-dire au moment où elles deviennent légitimes. Ce n’est pas un hasard.
L’entrisme comme fantasme jacobin. Le mot « séparatisme » a été choisi avec soin. Il ne désigne rien de réel ici — il désigne une peur. La peur jacobine de tout ce qui résiste à l’uniformisation, de tout ce qui affirme qu’un peuple peut vivre, penser et transmettre dans autre chose que la langue de Paris. Blanquer applique à la Corse la même grille de lecture qu’il appliquerait à un problème d’ordre public. Il confond transmission culturelle et sécession. Il confond bilinguisme et entrisme. Il confond une classe de primaire en corse et une menace pour la République.
Cette confusion n’est pas naïve. Elle est politique. Et elle a une histoire. C’est le même Blanquer qui, en 2021, avait saisi le Conseil constitutionnel pour faire reculer la loi Molac — cette loi qui visait à protéger et promouvoir les langues régionales en France. C’est le même homme qui, lors d’un débat au Sénat, avait affirmé que l’immersif « n’était peut-être pas si bon que cela » pour les enfants. Une constante. Une doctrine. Celle d’un État qui tolère la langue régionale tant qu’elle reste ornementale, et qui s’alarme dès qu’elle prétend devenir structurante. Tant qu’elle est dans les chants du dimanche et les panneaux bilingues, on applaudit. Dès qu’elle entre dans la classe, elle devient suspecte.
Ce que les familles corses ont choisi. La réalité de ces écoles, Blanquer ne l’a pas vue. Il n’a pas jugé utile, durant ses cinq années de ministère, de venir en Corse pour visiter ce qu’il critique aujourd’hui depuis Paris. Ce qu’il critique, ce sont des familles — des familles corses, et d’autres, de toutes origines — qui ont fait un choix. Le choix de donner à leurs enfants une langue, un ancrage, une double capacité. Bilingues. Pas monolinguistes. Bilingues. Ceux qui ont choisi l’immersif de Scola Corsa n’ont pas renoncé au français : leurs enfants parlent et écrivent le français, parfois mieux que la moyenne. Ils ont simplement décidé que leur enfant aurait deux langues plutôt qu’une. Deux fenêtres sur le monde, pas une seule.
Et ces familles ne sont pas seules. Que ce soit dans les filières bilingues de l’école publique, dans les classes à horaires aménagés, dans les cursus associatifs, dans les écoles immersives — partout sur l’île, des parents, des enseignants, des communautés éducatives ont décidé que transmettre la langue corse était une priorité. Ce n’est pas de l’entrisme. Ce n’est pas de la subversion. C’est de la responsabilité. La responsabilité de gens qui regardent la réalité en face : sans transmission active, sans école, sans choix éducatif structuré, la langue corse disparaît. Elle est déjà en situation de danger. Les chiffres de locuteurs réguliers reculent depuis des décennies. Ces familles ont décidé de ne pas regarder ce recul les bras croisés.
Permettre à un enfant d’être bilingue sur sa propre terre, c’est un acte de courage. Car voilà ce qu’oublie Blanquer, et ce que nous devons dire sans ambiguïté : dans la France jacobine de 2026, faire le choix de l’immersif, du bilingue, du public renforcé en langue corse, ce n’est pas prendre la voie facile. C’est accepter d’être exposé à des procès en séparatisme. C’est résister à une pression administrative permanente. C’est se battre pour contractualiser avec un État qui accorde d’une main et conteste de l’autre. C’est faire vivre une langue que la Constitution refuse toujours de reconnaître comme co-officielle. Ces familles, ces enseignants, ces associations ne font pas de la politique de bas étage. Ils font de l’éducation. Et ils le font avec un courage que Blanquer, depuis son bureau parisien, est bien incapable de mesurer.
Il faut aussi dire ce que signifie le bilinguisme dans le monde d’aujourd’hui. Partout en Europe, les territoires qui ont fait le choix de la double langue l’ont fait non pas par repli identitaire, mais par intelligence stratégique. Un enfant bilingue développe des capacités cognitives supérieures à la moyenne. Il est mieux équipé pour apprendre d’autres langues, pour naviguer entre les cultures, pour penser de manière plus souple. Le pays basque, la Catalogne, le Pays de Galles, la Finlande suédophone — partout où le bilinguisme structuré a été mis en place sérieusement, les résultats sont là. Ce n’est pas une idéologie. C’est de la pédagogie.
La réponse politique. La réaction a été unanime et, fait notable, elle a dépassé les frontières du mouvement national. Des élus de droite, des maires sans étiquette, des parlementaires de toutes sensibilités ont répondu à Blanquer avec la même indignation.
Cette unanimité dit quelque chose d’important : la question de la langue corse n’est pas une question nationaliste. C’est une question corse. Elle dépasse les clivages électoraux. Elle touche à ce qu’un peuple est et à ce qu’il veut rester. Et face à une attaque aussi caricaturale que celle de Blanquer, la Corse tout entière — avec ses nuances, ses familles politiques, ses visions différentes de l’avenir institutionnel — a dit la même chose : non.
Ce que nous devons retenir de cet épisode, ce n’est pas seulement l’indignation. C’est l’obligation. L’obligation de continuer. De ne pas laisser des tweets parisiens dicter ce qui se passe dans les classes de Corse. De soutenir, en actes et en moyens, tous les chemins qui permettent à un enfant corse d’être bilingue — public, associatif, immersif, bilingue classique. Peu importe le format. Ce qui compte, c’est le résultat : un enfant qui grandit avec deux langues, deux héritages, deux capacités. Un enfant qui n’aura pas à choisir entre être corse et être du monde.
Blanquer a dit non aux « ferments de séparatisme ». Nous disons non au jacobinisme qui confond transmission et trahison, bilinguisme et complot, enfance bilingue et menace pour la République. La langue corse n’est pas une arme. C’est une chance. Pour ceux qui la parlent, pour ceux qui l’apprennent, pour ceux qui la reçoivent en héritage et qui décident, à leur tour, de la passer à leurs enfants. •








