Le silence tombe sur l’Assemblée de Corse. Ce silence qui s’installe quand la parole devient grave, quand l’Histoire affleure soudain, quand chacun sait que l’on est en train de vivre l’une de ces bascules dont on se souviendra. Ce 21 avril 2026, Gilles Simeoni a prononcé cette phrase : « Je cesserai ce soir à 23h59 mes fonctions de président du Conseil exécutif de Corse. »
Une page se tourne. Mais c’est une autre, plus large, plus exigeante, plus enthousiasmante encore, qui s’ouvre à ce moment précis. Élu maire de Bastia le 22 mars, Gilles Simeoni a tenu sa parole. Il l’a fait avec cette gravité tranquille qui lui ressemble, celle des hommes qui savent que la cohérence est, en politique, la première des fidélités.
Il y a, derrière cette phrase, une trajectoire. Celle d’un avocat qui, avant d’être politique, a appris pendant deux décennies que les combats qui durent sont ceux qui s’inscrivent dans le droit, dans la paix et dans la démocratie. Celle d’un maire de Bastia qui, en 2014, a fait basculer une ville que d’autres croyaient acquise pour toujours, et qui, ce jour-là, a transformé le mouvement national d’opposition en solution de gouvernement. Et puis celle, plus profonde, plus exigeante, d’un homme qui n’a jamais oublié d’où il venait, et qui en a fait, patiemment, un mandat à honorer.
Il a porté pendant une décennie le poids de son père, de son oncle et de toutes celles et tous ceux qui ont initié le combat, et qui nous ont confié une tâche à finir. Cinquante ans après la cave d’Aleria, nous n’en sommes plus à saluer le geste fondateur, nous en sommes à le rendre irréversible.
Il faut penser, aussi, à celles et à ceux qui ne sont jamais arrivés jusqu’au basculement. Aux militants morts avant 1975 sans avoir vu venir l’éclair. À ceux qui ont défendu une langue qu’on méprisait, une terre qu’on bradait, un peuple qu’on voulait faire taire. À ceux qui ont payé, parfois d’années de prison, parfois de leur vie, le simple fait d’avoir cru qu’il y avait ici un pays à faire vivre. Nous leur devons un aboutissement. Ce que nous allons construire dans les années qui viennent c’est, en partie, ce qu’ils n’ont pas eu le temps de voir.
Dix ans à la tête de l’exécutif de Corse, ce ne furent pas dix ans de bilan. Ce furent dix ans de fondations. Un mouvement qui fut longtemps celui de la marge a appris à gouverner, c’est-à-dire à décider, à trancher, à décevoir parfois, à construire toujours. Une Assemblée stabilisée, une majorité reconduite trois fois, une Collectivité unique entrée dans son régime de croisière. Une langue qui revient dans les écoles. Des chantiers lancés, santé, logement, énergie, agriculture, formation. Un dialogue avec l’État qui, pour la première fois depuis cinquante ans, a pu s’inscrire dans la durée. Une paix civile construite, certes encore imparfaite, mais réelle.
Tout cela continue. Et le combat principal, celui auquel ces dix années ont, en réalité, préparé le terrain, ne fait, lui, que commencer véritablement.
Ce combat porte un nom : l’autonomie.
C’est ce combat-là que Gilles Simeoni continuera de mener. En quittant la présidence, il conserve la délégation à l’autonomie. Il portera, devant le Parlement et, demain peut-être, devant le Congrès, le texte qui doit consacrer ce que tout un peuple attend depuis un demi-siècle. Cela n’est pas un détail. Cela est, au contraire, où l’essentiel se joue désormais. Cela dit qu’il sera là, pleinement, dans les couloirs des assemblées, à la table des négociations, devant les institutions parisiennes, pour porter la voix d’une Corse qui a cessé d’attendre la permission d’exister.
L’autonomie sera un statut, un texte, des compétences, des leviers. Elle sera la possibilité, pour la Corse, de légiférer sur ce qui la concerne en propre le foncier, la fiscalité, la langue, l’aménagement, la culture, la formation. Elle sera la possibilité de décider qui peut acquérir un bien, comment se bâtit une politique du logement, à quel rythme se fait la transition énergétique, comment se forme la jeunesse. Elle sera la possibilité, surtout, de cesser d’être l’éternel exécutant d’orientations décidées ailleurs. Pour cela, il faudra batailler. Il faudra convaincre. Il faudra écrire, négocier, défendre à Paris, à Bruxelles, et d’abord ici, dans nos villages comme dans nos villes, devant celles et ceux que les promesses anciennes ont parfois lassés. Et il faudra, surtout, prouver, à chaque étape, par chaque réussite, que cette autonomie n’est pas un caprice identitaire mais une condition d’avenir. Une condition pour que la Corse, demain, ne soit plus seulement un nom que l’on porte mais un pays que l’on construit.
Et puis, à Bastia, il y a une ville qu’il faut continuer de transformer. Une ville qu’il connaît mieux que personne, ruelle par ruelle, façade par façade. Bastia est la démonstration que le projet porté pour l’île entière peut prendre forme, ici, dans une commune, à hauteur de quotidien : du logement accessible aux familles, une langue qui revient dans les écoles et dans les rues, une économie qui retient ses jeunes, une démocratie que l’on touche du doigt. Ce que la Corse expérimente depuis dix ans à l’échelle d’un pays, Bastia va l’expérimenter à l’échelle d’une ville. Et ce qui réussira ici nourrira, demain, ce que nous voulons réussir partout.
Mardi soir, il n’a pas triché avec l’émotion. Il l’a simplement laissée passer entre ses mots. Trois verbes, d’abord : « faire respecter, faire comprendre et faire aimer la Corse ». Et puis cette formule, qu’il faut prendre le temps de laisser résonner : « renforcer le souffle démocratique » d’une société « divisée, fragmentée, traversée par des conflits terribles ». C’est le langage de quelqu’un qui a connu, chez lui, autour de lui, en lui, ces divisions-là. Et qui a décidé, malgré tout, de tenir la corde fragile du dialogue. Il a assumé les inachèvements. Il a reconnu les imperfections. Mais il s’est tenu à cette ligne qui résume toute sa méthode : maintenir ouvert un espace où la Corse puisse se parler à elle-même sans se déchirer. C’est peut-être cela, au bout de dix ans, son œuvre la plus profonde.
Et puis il y a eu cette phrase : « Notre combat est dans le sens de l’Histoire et nous allons réussir. Et si nous ne réussissons pas nous, les générations suivantes réussiront le rêve. » Cette conscience que l’on n’écrit pas seul la page que l’on laisse derrière soi. Que d’autres viendront, continueront, achèveront. C’est le langage de son père Edmond. C’est le langage de Paoli. C’est, plus largement, le langage de tous ceux qui savent que la liberté d’un peuple n’est pas un feu de paille mais une flamme que l’on passe de main en main, et qu’il arrive qu’elle faiblisse, mais qu’elle ne s’éteint pas tant que quelqu’un, quelque part, accepte de la garder allumée. Passer la flamme. Voilà, peut-être, le mot juste.
Et le rêve, lui, continue. Le rêve d’Edmond. Celui de Max. Celui des compagnons d’Aleria. Celui de toutes les générations qui ont payé, parfois durement, pour que la Corse cesse d’être un archipel administratif et redevienne un projet politique.
Gilles Simeoni a posé sa pierre. Elle est lourde. Elle tient. D’autres viendront en poser d’autres. Il nous l’a dit lui-même : si ce n’est pas nous, ce seront nos enfants. Et si ce ne sont pas eux, ce seront les leurs. C’est une promesse. Une promesse faite aux morts d’avant Aleria, qui n’ont pas vu le basculement venir. Une promesse faite aux jeunes de 1975. Une promesse faite aux enfants d’aujourd’hui, qui, sans encore le savoir, en hériteront. Une promesse faite à celles et ceux qui ne sont pas encore nés, mais à qui nous devons de laisser une Corse debout.
Le cycle qui s’ouvre appartient aussi, et surtout, à nous tous. Aux militants. Aux élus de terrain. Aux jeunes qui arrivent, plus nombreux, plus formés, plus sûrs d’eux que ne l’étaient ceux qui les ont précédés. À toutes celles et ceux qui, hier encore, ne se reconnaissaient pas dans le combat national et qui, peu à peu, se mettent à le comprendre, à le porter, à le faire avancer.
Regardons cette jeunesse qui arrive. Elle n’est plus celle de 1975, ni même celle de 2014. Elle a grandi dans une Corse où le mouvement national n’est plus une marge mais une majorité. Elle revient, quand elle a dû partir, plus souvent qu’on ne le croit. Elle veut un pays où l’on peut vivre, aimer, travailler, vieillir, sans avoir à choisir entre la dignité et le départ. Cette jeunesse-là est notre meilleure raison d’être optimistes, et c’est à elle que le cycle qui s’ouvre devra, en premier, ressembler. À nous d’aller la chercher. À nous de lui faire de la place. À nous de la laisser, déjà, écrire les pages qui suivront.
Una fiamma. Una lotta. È una Corsica chì marchja.
A lotta cuntinueghja.
À ringrazià vi, presidente. •








