Chaque année, à la mi-septembre, la Corse se retire d’elle-même. Les derniers charters repartent, les volets se referment sur les façades du littoral, et des milliers de nos compatriotes qui travaillaient encore la semaine précédente se retrouvent sans emploi. On appelle cela la fin de saison. C’est en vérité l’aveu, répété tous les ans à la même date, d’un modèle qui ne tient debout que quatre mois sur douze.
Il faut regarder ce paradoxe en face, car il commande tout le reste. Le tourisme est le premier secteur de notre économie : il pèse près du tiers de la richesse produite dans cette île, davantage que partout ailleurs en France. Et c’est simultanément celui qui offre à ceux qui le font vivre la condition la plus fragile qui soit. Contrats saisonniers, temps partiels subis, heures non déclarées, logements introuvables pour ceux qui viennent servir, cuisiner, nettoyer. Un jeune Corse qui entre dans l’hôtellerie sait qu’il n’y fera probablement jamais carrière au sens où l’entendaient nos pères : ni contrat à durée indéterminée, ni progression, ni projection possible. Premier secteur par le poids, dernier par le statut : voilà l’anomalie corse.
Le temps contre nous.
La saisonnalité n’est pas une fatalité climatique, c’est une construction. Nous avons hérité d’un modèle bâti dans les années soixante-dix par d’autres que nous, pour d’autres que nous, sur une équation simple : beaucoup de monde, très vite, très concentré. Ce modèle a produit de la richesse — nul ne le nie — mais une richesse qui traverse l’île sans s’y déposer, qui gonfle les prix du foncier sans créer de patrimoine, qui sature nos routes, nos réseaux d’eau et nos capacités électriques quatre mois par an pour les laisser en sommeil le reste du temps. Nous investissons pour un pic, nous vivons dans un creux.
Un tourisme quatre saisons est donc autre chose qu’un slogan de plaquette. C’est une opération de redistribution du temps. Étaler la fréquentation, c’est mécaniquement transformer huit contrats saisonniers en trois emplois pérennes. C’est permettre à un couple de s’installer dans un village de l’intérieur parce qu’il y aura des clients en novembre comme en juillet. C’est faire respirer nos infrastructures. C’est rendre au randonneur, au sportif, à l’amateur de patrimoine une île qu’on ne lui montre aujourd’hui qu’en pleine cohue estivale. La Corse de mars, celle des amandiers en fleur et des cols enneigés, celle d’octobre et de ses châtaigneraies, est incomparablement plus belle que celle du 15 août. Nous en avons fait un secret. C’est une faute stratégique.
L’île que le monde ignore.
Cette réorientation suppose de nous poser la question que nous n’osons jamais formuler : qui vient chez nous, et qui n’y vient pas ? Notre clientèle est française, italienne, un peu allemande et suisse. Autrement dit continentale et européenne, donc estivale par définition, puisqu’elle voyage quand ses écoles ferment. Au-delà, la Corse est un blanc sur la carte. Un Américain, un Canadien, un Japonais, un Coréen connaissent la Sicile, la Sardaigne, la Crète, les Baléares. Ils ne savent pas que nous existons.
Regardons Madère. Deux cent cinquante mille habitants, un rocher volcanique de l’Atlantique, une région autonome du Portugal qui dispose de compétences réelles sur son développement. Madère a obtenu ce que nous n’avons même pas songé à demander : une liaison directe avec New York, portée par une stratégie assumée de diversification des marchés et de notoriété hors d’Europe. Une île plus petite que la nôtre, plus lointaine, plus enclavée, s’est donné les moyens de parler au monde. Nous en sommes encore à débattre de la desserte d’Orly.
Il ne s’agit pas d’imaginer des long-courriers quotidiens sur nos pistes. Il s’agit de comprendre qu’une politique aérienne est une politique publique à part entière, et pas une simple affaire de subvention à la continuité territoriale. Des liaisons attractives vers les grands hubs, un travail méthodique sur les marchés lointains, une promotion qui ne soit pas la vente de plages mais celle d’une civilisation méditerranéenne vivante : voilà ce qui remplit les hôtels en novembre. Ces clientèles-là ne voyagent pas au rythme des vacances scolaires françaises. Elles sont, par construction, la clé du hors-saison.
Ni tout-tourisme, ni tourisme subi.
Que l’on ne se méprenne pas sur mon propos. Je ne plaide pas pour davantage de tourisme. Je plaide pour un autre tourisme, et surtout pour un tourisme qui cesse d’être notre seul horizon. Le tout-tourisme est une servitude : il fait de nous les figurants d’une économie de service dont les décisions se prennent ailleurs, il stérilise l’agriculture, l’industrie, l’artisanat, la recherche, et il nous assigne un rôle d’hôtes quatre mois par an. Une nation ne se construit pas sur la saison estivale.
Le seul chemin sérieux est celui d’un projet de société de long terme, où le tourisme s’inscrit comme une pièce parmi d’autres dans une dynamique vertueuse. Cela signifie l’articuler à ce qui nous fait tenir : une agriculture de qualité qui nourrisse ses visiteurs plutôt que d’être concurrencée par des importations, un artisanat qui produise ce que l’on vend, une politique du foncier qui empêche que l’accueil des uns interdise le logement des autres, une autonomie énergétique et hydrique qui supporte la fréquentation sans la subir, une langue et une culture qui soient l’âme de la proposition et non son décor.
C’est très exactement ce que permet l’autonomie que nous construisons. Fixer nos propres règles en matière de foncier, de fiscalité du logement, de politique aérienne, de formation professionnelle : sans ces leviers, tout discours sur le modèle touristique restera un exercice rhétorique. Madère n’a pas obtenu son avion parce qu’elle l’a souhaité, mais parce qu’elle avait le pouvoir de le décider.
Braudel disait que la Méditerranée n’est pas un paysage mais une histoire longue. Notre erreur a été de vendre le paysage en oubliant l’histoire. Il nous reste à faire l’inverse : bâtir un pays qui vive douze mois sur douze, et que l’on visite parce qu’il vit — non l’inverse. •








