Un mois d’hiver comme les autres, en apparence. Le froid, les jours courts, la lumière basse. Et pourtant, un parfum différent flottait dans l’air. Ce mois-là ne ressembla à aucun autre. Il s’est gravé dans l’histoire de notre pays comme ces moments rares où le temps semble se suspendre, où l’on comprend, confusément mais profondément, que quelque chose est en train de s’écrire sous nos yeux. Cette fois-ci, comme plusieurs siècles auparavant, le peuple corse redevenait pleinement acteur de son destin.
Le mouvement national parvenait enfin à convaincre qu’un seuil avait été franchi. Que le temps était venu de prendre en main l’avenir de cette terre. Une union des espérances, un pacte scellé à Corti, gravé dans le marbre des consciences plus que dans celui des institutions. Puis dix ans ont passé. Dix années durant lesquelles le monde a basculé. Dix années qui ont vu surgir des crises, des fractures, des peurs, et une accélération brutale de l’Histoire.
La Corse, elle aussi, a changé. Cinquante mille arrivées supplémentaires sont venues fouler notre terre, bouleversant une démographie qui n’a plus rien de naturelle. Les enfants qui rêvaient, en 2015, d’une Corse libre sont devenus de jeunes adultes. Ceux d’aujourd’hui n’ont connu que le nationalisme aux responsabilités. Dix ans, c’est donc le temps de l’espoir, mais aussi celui du bilan.
Et ce bilan, il est aujourd’hui violemment contesté. À l’image de notre époque : brutal, anonyme, disséminé sur les réseaux sociaux. Le mouvement national savait que le plus dur commençait alors. « Tamanta strata » rappelait le chemin parcouru, et celui, plus long encore, qu’il reste à arpenter. Bien sûr que le bilan n’est pas parfait. Le statut de la Corse n’a pas évolué. La précarité progresse. Notre langue s’étiole. Notre culture se dissout parfois dans des flux numériques où une partie de la jeunesse semble plus américaine que corse. Et tout cela s’inscrit dans un monde dont les contours deviennent chaque jour plus illisibles : montée des extrêmes, repli sur soi, appauvrissement intellectuel, philosophique et politique.
La Corse n’échappe ni à ce constat, ni à cette inquiétude.
Mais dans ce climat de défiance permanente, de critique généralisée, de violence verbale — parfois plus — une question demeure : qui est capable de faire son propre bilan ? Est-ce au politique de parler corse à ses enfants ? Est-ce au politique d’enseigner l’Histoire de notre pays autour de la table familiale ? Est-ce à lui seul d’incarner le respect, l’honnêteté, l’esprit critique ? Nous glissons collectivement vers la facilité, dans un monde qui n’a pourtant jamais été aussi complexe. Nous dénonçons l’arrivée de ceux qui ne s’acculturent pas, qui n’apprennent pas notre langue, qui ne comprennent pas nos valeurs. Mais sommes-nous irréprochables ? Sommes-nous, individuellement et collectivement, à la hauteur de l’Histoire que nous invoquons si souvent ?
Rappelons une chose essentielle. Le mouvement national est arrivé au pouvoir avec un objectif clair : obtenir démocratiquement un nouveau statut pour la Corse, afin que l’on puisse enfin vivre mieux sur notre terre. Et c’est bien un pays, qui fut à l’origine de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, qui refuse encore aujourd’hui ce droit fondamental à la liberté politique et démocratique. Ne nous trompons pas d’adversaire.
Oui, le bilan des majorités successives depuis 2015 est critiquable. Oui, tout aurait pu aller plus loin, plus vite. Mais la politique a ses limites lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’un sursaut citoyen. La Corse serait-elle réellement la même si chaque parent avait transmis la langue, l’Histoire, la culture à ses enfants ? Peut-être pas. Et dans ce cas-là, la critique gagnerait en légitimité.
Un pays ne se construit que si chacun accepte de poser sa pierre à l’édifice commun. Il ne faudra pas lâcher. Ne pas lâcher tant que le bilinguisme ne sera pas une réalité vécue. Ne pas lâcher tant que nos enfants ne redeviendront pas les porteurs conscients d’un peuple habité par l’espoir et épris de liberté. Il faudra du courage, de la force, de l’engagement. Le chemin est long, tortueux, exigeant. Il est toujours plus simple d’insulter derrière un écran que de s’engager réellement pour son pays.
Les échéances à venir, électorales comme sociales, seront décisives. Tomber dans l’ombre ou continuer à chercher la lumière. Le chemin sera dur. Mais qu’est-ce qu’il peut être beau. •








