L’Insee a publié en novembre dernier une étude que presque personne n’a commentée. Elle dit ceci : 2.000 entreprises corses sont aujourd’hui dirigées par une femme ou un homme de 60 ans ou plus. Dans la décennie qui vient, elles changeront de mains — ou elles fermeront. 10.000 emplois en dépendent, et 580 millions d’euros de valeur ajoutée. 23% de nos entreprises sont concernées, contre 16% en moyenne nationale : aucune région de France n’est plus exposée. Ce n’est pas une statistique parmi d’autres. C’est le plus grand transfert de propriété économique que l’île connaîtra de notre vivant. Et nous n’en parlons pas.
Le chiffre ne dit pas partout la même chose. Dans le commerce, 540 entreprises et 3.000 emplois. Dans l’hébergement, un dirigeant sur trois a passé 60 ans. Une vingtaine de grandes structures concentrent à elles seules deux mille cinq cents emplois, pour l’essentiel au sud de Bastia. À l’autre bout de l’échelle, neuf cents entreprises n’emploient que leur patron : le garage du village, l’épicerie, l’artisan de l’intérieur. Là, ce n’est plus seulement l’emploi qui est en jeu, c’est la présence même d’une activité. Quand ce commerce ferme dans le Spelunca-Liamone, dans le Cap Corse ou dans l’Alta Rocca, il ne se rouvre pas. Le village perd un service avant de perdre un habitant.
Nous avons pris l’habitude de penser la dévitalisation de l’intérieur comme une affaire de service public. Elle est aussi, et peut-être d’abord, une affaire de succession économique.
La vraie question : entre quelles mains ?
Une entreprise qui se transmet ne disparaît pas. Elle change de propriétaire. Toute la question est de savoir lequel.
Car il y aura des acheteurs. Il y en a toujours pour un hôtel bien placé, un fonds de commerce rentable, une société de services installée. Ce que nous ignorons, c’est s’ils seront d’ici. Si personne n’organise cette décennie, elle s’organisera d’elle-même : au profit de groupes continentaux, de fonds d’investissement, de capitaux étrangers à l’île qui rachèteront au prix fort ce que nos jeunes ne peuvent pas financer. Les emplois resteront un temps. Les décisions, elles, partiront tout de suite. Le siège, la stratégie, les marges, l’arbitrage entre le maintien d’un site et sa fermeture : tout cela se décidera ailleurs, par des gens qui ne connaissent pas le nom du village.
Nous avons appris, avec le foncier, ce que coûte un patrimoine qu’on laisse partir sans le regarder. Nous sommes en train de recommencer avec le capital productif — et cette fois, personne ne manifeste.
Reprendre n’est pas moins noble que créer
Il y a là, d’abord, un problème de représentation. Nous célébrons la création d’entreprise : le jeune qui lance sa société, l’innovation, le risque assumé. La reprise, elle, ne fait rêver personne. Elle sent l’héritage, le fonds vieilli, la comptabilité d’un autre.
C’est une erreur, et elle coûte cher. Reprendre, c’est hériter d’un chiffre d’affaires, d’un carnet de clients, d’une équipe qui sait faire, d’une place déjà conquise. C’est statistiquement moins risqué que créer. C’est surtout, à l’échelle d’un pays de trois cent cinquante mille habitants, le seul moyen d’atteindre une masse critique : nous n’aurons pas deux mille créations d’entreprises structurantes dans la décennie. Nous avons deux mille entreprises déjà debout.
Ce qui manque n’est pas l’envie, c’est la chaîne. Un jeune Corse qui voudrait reprendre l’entreprise où il travaille depuis huit ans ne sait pas à qui s’adresser, ne sait pas ce que vaut l’affaire, ne réunit pas les fonds propres exigés, et se heurte à un cédant qui n’a jamais préparé sa sortie parce qu’elle ressemble trop à une fin. Les deux se cherchent sans se trouver. Ce n’est pas un problème de volonté. C’est un défaut d’organisation collective.
Ce que nous devons construire
Il faut donc un véritable dispositif de transmission-reprise, et il faut le bâtir maintenant, pas dans cinq ans quand la vague sera passée. Cela signifie recenser les cédants et les approcher un par un, bien avant qu’ils ne baissent le rideau. Évaluer, accompagner, sécuriser juridiquement. Monter un outil d’ingénierie financière capable de compléter l’apport d’un repreneur insulaire là où les banques s’arrêtent. Former des repreneurs comme on forme des créateurs, et ouvrir cette voie aux salariés eux-mêmes, qui connaissent la maison mieux que quiconque.
Cela signifie aussi réorienter la formation vers les métiers que nous importons. Nous faisons venir du continent nos ingénieurs, une partie de nos soignants, nos conducteurs de travaux, pendant que nous formons pour des filières saturées. Pour corriger cela, il faut regarder nos propres chiffres : le tissu des entreprises, les flux de nos ports et de nos aéroports, les besoins réels des employeurs. Croisées, ces données donnent l’image en temps réel de notre économie. Un peuple qui ne produit pas ses statistiques laisse d’autres écrire son diagnostic — et, à la fin, ses priorités.
Cela signifie enfin utiliser ce que nous détenons déjà : la commande publique comme levier industriel, nos infrastructures comme terrain d’expérimentation, et une négociation assumée du tourisme sur quatre saisons — non pour accueillir davantage l’été, mais pour que l’activité, l’emploi et la formation cessent d’être suspendus à onze semaines d’affluence.
L’autonomie qui ne se vote pas
L’autonomie institutionnelle avance ou recule au rythme du Parlement. L’autonomie économique, elle, ne dépend d’aucun vote. Elle se joue dans les dix années qui viennent, entreprise par entreprise, cession par cession, dans des études notariales et des salles de banque où il n’y a ni tribune ni drapeau.
C’est un travail ingrat, lent, sans photographie de presse. C’est exactement pour cela qu’il est décisif. Un peuple ne devient pas maître de son destin parce qu’on le lui accorde ; il le devient parce qu’il détient, produit, forme et décide.
Dans dix ans, nous saurons qui aura repris la Corse. Il serait bon que ce soient les Corses. •








