Settimanale naziunalistu corsu dapoi 1966

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Il y a un pays à construire

Etudiants

le 30/09/2026

Par François Joseph Negroni

Septembre. Comme chaque année, des milliers de jeunes Corses ont repris le chemin de Corte, ou celui d’Aix, de Nice, de Paris, de Montréal. Ils partent se former, et une partie d’entre eux ne reviendra pas, faute d’un métier à exercer ici. Pendant ce temps, l’île continue de grandir : plus de 360.000 habitants aujourd’hui, contre 260.000 à la fin du siècle dernier, une croissance qui doit tout aux arrivées et rien aux naissances. Une économie qui emploie quatre fois plus de personnes dans le tourisme en août qu’en janvier. Un foncier dont le prix a doublé en une génération. Ces chiffres ne sont pas une fatalité. Ils sont une commande. Ils disent à ceux qui ont vingt ans ce qu’il reste à faire, et ce que personne ne fera à leur place.

Ce que nous avons reçu. Notre génération a reçu plus qu’aucune autre avant elle. Une université, rouverte en 1981 après deux siècles de fermeture, qui forme aujourd’hui des cadres, des chercheurs, des ingénieurs, des enseignants. Des institutions propres, une langue qui a repris place à l’école et dans l’espace public, un mouvement qui a fait de la Corse un sujet politique plutôt qu’un décor. Une paix civile, aussi, que nos aînés ont choisie et payée. Tout cela n’existait pas il y a cinquante ans. Tout cela a été arraché.
Mais un héritage ne se garde pas. Il se fait fructifier, ou il s’épuise. La génération qui nous a précédés a fait exister un peuple ; il nous revient de lui donner de quoi vivre. Un peuple, ce n’est pas seulement une mémoire, un drapeau et des chants. C’est une économie qui retient ses enfants, des villages où l’on peut encore acheter une maison, des entreprises qui produisent ici ce que l’on importe, des hôpitaux, des écoles, des réseaux qui fonctionnent, une administration dont on est fier. Ce sont des choses qui se construisent, et qui ne se construisent qu’avec du travail.

L’ambition, contre la résignation. Il y a en Corse une forme de résignation qui se donne des airs de lucidité. Elle dit que l’île est trop petite, trop loin, trop pauvre ; que l’on n’y fera jamais que du tourisme et de la fonction publique ; que les meilleurs partiront et que c’est ainsi. Cette voix-là a toujours existé. Elle a eu tort en 1981 quand on rouvrait une université que l’on disait condamnée à rester vide. Elle a tort aujourd’hui. Une île de 360.000 habitants n’est pas un handicap : c’est une taille où une décision se prend vite, où une réussite se voit, où une entreprise de cinquante salariés change un canton. Ce que les grands pays doivent obtenir par la masse, nous pouvons l’obtenir par la cohérence.
Regardons ce que d’autres îles ont fait. Des archipels de pauvreté et d’émigration sont devenus, en une génération, des territoires où l’on revient, parce que des femmes et des hommes ont décidé d’y créer plutôt que d’en partir : des entreprises, des filières agricoles, des centres de recherche, des industries de l’énergie, des services que l’on exporte. Ce qui a fait la différence n’est jamais la taille du territoire. C’est l’ambition de ceux qui l’habitent, et leur volonté de rester pour construire.
La Corse a tout pour cela. Un soleil, une eau et un vent qui peuvent produire son énergie. Une plaine qui nourrissait l’île il y a un siècle et qui peut la nourrir encore. Une position au centre de la Méditerranée, entre trois pays d’Europe et l’Afrique du Nord. Une langue et une culture que le monde entier vient regarder. Une jeunesse formée, qui a appris le monde et qui sait, mieux que ses parents, ce que l’on peut faire ailleurs. Ce qui manque, ce ne sont ni les ressources ni les talents. C’est la décision de les mettre au service d’un projet.

Un appel. Je ne crois pas que la jeunesse corse soit désespérée. Je la vois créer des entreprises, reprendre des exploitations, passer des concours, monter des collectifs, apprendre la langue que l’on ne lui a pas transmise, revenir avec des diplômes et des idées que l’île n’avait jamais eus. Elle n’a pas besoin qu’on lui fasse la leçon. Elle a besoin qu’on lui dise qu’il y a de la place, et qu’on lui montre où.
Alors voici ce que je lui propose. Choisir un métier dont la Corse a besoin et l’exercer ici : le soin, l’ingénierie, le droit, la finance, l’agronomie, le numérique, le bâtiment, l’énergie. Entrer dans les collectivités, les offices, les syndicats, les entreprises publiques de l’île pour y apporter la rigueur, la méthode et l’exigence que l’on a apprises ailleurs. Créer une activité dans un village de l’intérieur, et par là permettre à une autre famille d’y rester. Viser haut : les grandes écoles, les concours, la recherche, les responsabilités, sans jamais s’excuser d’être corse ni renoncer à le rester. Travailler plus que les autres, parce que l’on part de plus loin et que l’on porte plus qu’un projet personnel. Et cela vaut tout autant pour ceux qui n’ont pas fait d’études : l’île manque d’électriciens, de maçons, de charpentiers, de mécaniciens, d’éleveurs, de cuisiniers qui restent l’hiver. Un métier bien fait, ici, vaut tous les diplômes exercés ailleurs.
Cela ne fera pas la une. Un ingénieur qui rentre, un médecin qui s’installe, une jeune femme qui reprend les terres de son grand-père, un couple qui ouvre un atelier à Corte plutôt qu’à Lyon : aucun de ces choix ne dérange l’ordre établi. Mis bout à bout, sur trente ans, ils feront un pays.

Nos aînés ont eu la force de se lever. Il nous revient d’avoir la patience de bâtir, et cela demande autant de courage, sous une autre forme. Aucun statut, aucune loi, aucun discours ne donnera à la Corse ce que ses enfants ne lui donneront pas eux-mêmes par leur travail, leur ambition et leur volonté de créer. La jeunesse de ce pays n’est pas son avenir, comme on le dit paresseusement. Elle est son présent, et le chantier est ouvert.
Il y a un pays à construire. •

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