Le sénateur de Haute-Corse Femu a Corsica, Paulu Santu Parigi, était l’invité de l’émission Puliticamente de notre confrère RCFM le 10 juin dernier. Processus d’autonomie, violences… Il répondait au micro de Patrick Vinciguerra. Voici quelques extraits de cette interview*.
RCFM - Un an après la dissolution de l’Assemblée nationale, comment jugez-vous cette décision qui a provoqué une profonde instabilité politique ?
Paulu Santu Parigi - Vous l’avez bien résumé, la dissolution a créé une instabilité politique et surtout a rendu le parti du président minoritaire à l’Assemblée nationale, ce qui complique un certain nombre de choses. Aujourd’hui le gouvernement peut-être aussi soumis à une motion de censure, ce qui résume les choses à la même instabilité, et qui fait que le travail législatif s’en trouve très atteint, il est très difficile de légiférer dans des conditions pareilles.
Le processus d’autonomie de la Corse a été ralenti. Un an a été perdu. François Rebsamen, ministre de la décentralisation, assure que le calendrier sera respecté avec une révision de la Constitution avant la fin de l’année… quelle assurance avez-vous que la droite LR se montrera plus ouverte ?
Le rapport de la mission d’information a été rejeté par la Commission des lois. C’est une première sous la Ve République, parce que nous avons eu à faire à un groupe qui est omnipotent au Sénat, qui s’accapare tout, alors que la mission d’information sur la Corse était constituée de manière transparente…
Vous parlez de Jean Jacques Panunzi ?
Tout à fait et de ce qui était écrit dans ce fameux rapport qui n’a pas pu paraître. Ce qui posait problème, c’est que nous avions interrogé, auditionné, plus de 88 personnes, nous avions aussi tous donné notre avis de manière trans-partisane avec les socialistes, les écologistes, etc, et lors de la rédaction il n’y a eu aucune consultation. Ce rapport était complètement d’écriture LR, voire un rapport concocté par Jean Jacques Panunzi.
Le travail parlementaire sera donc produit lors du passage devant le parlement, il n’y aura pas de rapport préalable, il y aura un débat lors des écritures et du processus ou du consensus de Beauvau. Je ne pense pas que le groupe LR soit un groupe non plus homogène sur la question de la Corse, même si à un moment donné, la solidarité de groupe peut peser sur le vote final. Il y a encore matière à discuter et à avancer sur ces écritures du processus de Beauvau.
Donc vous avez toujours la conviction de pouvoir convaincre ?
C’est ce que j’ai fait pendant 4 ans et demi, j’ai fait beaucoup de pédagogie…
D’autres appellent ça des pressions, la rapporteur de la commission des lois d’ailleurs a saisi la commission de déontologie…
C’est faux. D’abord la déontologie ne s’occupe pas de ces affaires-là. J’ai tout simplement expliqué une autre image de la Corse qui n’est pas celle expliqué par mes collègues auparavant, et peut-être la prise de conscience était aujourd’hui qu’il ne fallait plus voir et décider sur la Corse comme on l’avait fait jusqu’ici. Il y a aujourd’hui un vote démocratique qui a porté des autonomistes à la tête de l’assemblée de Corse depuis maintenant une dizaine d’années, et on ne peut pas sur un rapport faire fi de tout ce que la démocratie a instauré en Corse.
Le rapport a été rejeté par 26 voix contre 19, vous n’avez exercé aucune pression sur les sénateurs ?
Aucune. Franchement ça a même été facile pour moi d’arriver à ce vote-là. Il aurait pu être encore plus défavorable, je dois l’avouer, parce qu’un certain nombre de LR, si ce n’est la solidarité avec leur groupe, n’aurait pas voté ce rapport tel qu’il était.
« La Corse aujourd’hui va mal, va très mal. Ce n’est pas une génération spontanée de voyous, c’est quelque chose qui s’est ancré dans le temps, qui dure depuis une cinquantaine d’années. »
Paulu Santu Parigi
Le rapport de la mission parlementaire de l’Assemblée nationale, lui, a été validé, c’est un pas important ?
C’est un pas important dans tous les cas, il n’a pas le même fond et la même forme du rapport du Sénat. Et une unanimité a été trouvée entre les députés de la Corse.
Il faut reconnaître, pour avoir des retours chaque semaine sur la volonté du gouvernement et d’un certain nombre de ministres, dans une grande majorité il y a vraiment une volonté de réussir cette autonomie avec un pouvoir législatif. On peut faire confiance et voir évoluer les choses, mais le calendrier est de plus en plus contraint.
En revanche il y a le projet déjà voté à l’unanimité au Sénat du transfert de tutelle de la CCI à la CdC ?
Unanimité moins deux voix du parti communiste, encore une fois il a fallu faire œuvre de pédagogie, ce n’était pas gagné, mais on comprend de plus en plus quelles sont les problématiques et les aspirations de la Corse. Et on voit que le Sénat n’est pas non plus cette institution immuable de jacobins. Il reste de l’espoir.
Et pour l’autonomie vous êtes confiant ?
Je l’ai dit et le répète, le calendrier est contraint, mais nous sommes là pour travailler et faire avancer les choses.
L’union est désormais un lointain souvenir, le PNC est clairement dans l’opposition, que vous inspire les propos de votre ex-partenaire ?
J’ai été pendant 15 ans militant du PNC, je pense qu’il y a un changement de paradigme sur la vision des choses. Peut-être est-il trop défaitiste sur l’aboutissement de l’autonomie ? Mais je sais que le PNC est un parti d’autonomistes convaincus, le temps nous le dira mais nous avons vocation, qu’on le veuille ou non, si ce n’est pas la décision des leaders, ce sera celle des militants comme on le voit dans certaines régions, à se retrouver et à discuter de l’avenir de cette île.
Jean Christophe Angelini n’est pas dans cet optique, l’autonomie est comme un fétiche dit-il que l’on agite, il invite à se recentrer sur les vraies préoccupations des Corses et critique sévèrement le bilan de la majorité… après 10 ans passés au pouvoir que reste-t-il de marquant pour la population ?
Une chose qui a amélioré la vie des Corses, mais surtout la démocratie en Corse aujourd’hui puisque je côtoie les maires souvent et j’en discute dans leurs communes, c’est la démocratie au niveau des aides aux communes. On n’a pas besoin de voter Gilles Simeoni pour être aidé. La gestion est globalement positive. Je fais confiance à Gilles Simeoni et à l’exécutif qui est au travail en permanence, je pense que le bilan pour moi est plus que positif.
Vous y avez contribué ?
J’ai participé à plusieurs propositions de lois, j’ai essayé en ce qui concerne le logement, la fiscalité, de m’employer le plus possible à ce que les Corses soient gagnants dans les décisions qui sont prises. J’ai un peu plus de facilité aujourd’hui, je veux pour exemple, le fait d’avoir décrocher sans trop de mal la dotation de continuité territoriale, ce sont quand même 50 millions, pour que les Corses puissent se déplacer à moindre coût. J’essaie de faire mon possible pour améliorer leur quotidien et l’avenir de la Corse.
En septembre votre mandat s’achève en solliciterez-vous un deuxième ?
Oui, la voix de la Corse, les spécificités de la Corse ont encore besoin d’être entendues, martelées, expliquées et je pense que j’ai encore ce travail à accomplir.
La Corse est en proie depuis plusieurs mois à un nouveau regain de violence, assassinats fin 2024, début 2025 et depuis quelques semaines des destructions de biens par incendie ou autre pratiquement toutes les nuits. Gérald Darmanin est venu en Corse faire des annonces, un pôle spécialisé anticriminalité implanté à Bastia va dans le bon sens ?
Vous avez sûrement suivi le travail législatif au Sénat qui est passé par plusieurs propositions de lois. Je pense à la délinquance financière, à la criminalité organisée, à la cybercriminalité, à la lutte contre le narcotrafic. Aujourd’hui la société est traversée par pas mal de fléaux qui la dégradent et la portent à des situations catastrophiques. Ce qui est proposé par le ministre de la Justice est une bonne chose, je le pense sincèrement. C’est quelqu’un qui connaît la Corse parfaitement. Avec le processus de Beauvau il l’a sillonnée de long en large, il connaît l’aspiration des Corses. Aujourd’hui on doit durcir l’arsenal législatif et ne pas avoir peur. Souvent il est craint que les libertés individuelles avec tout cet arsenal soient touchées, je pense qu’il faut faire attention à ces choses-là, mais la Corse aujourd’hui va mal, va très mal. Ce n’est pas une génération spontanée de voyous, c’est quelque chose qui s’est ancré dans le temps, qui dure depuis une cinquantaine d’années. Je me sens coupable autant que plusieurs Corses peut-être de ne pas avoir fait assez. En tant que sénateur, j’ai essayé de faire évoluer les choses. Je sais que ces gens-là qui n’ont ni foi ni loi, n’ont qu’un seul but, s’enrichir rapidement, et donc c’est un de nos combats de lutter contre le système mafieux, ça a toujours été un combat des nationalistes corses. Aujourd’hui ce système met pas mal de régions en coupe réglée. Ce qu’on a vu en Balagne est déplorable, ce n’est pas cet avenir là qu’on présageait pour la Corse. Je sais qu’on peut être critiqué en tant que nationaliste d’aller dans le sens d’un ministre de la justice ou de l’intérieur, mais il faut savoir ce que l’on veut. Est-ce qu’on laisse cette société dans la déliquescence complète où elle est aujourd’hui ? Est-ce qu’on laisse continuer ce fléau qu’est la drogue ? Est-ce qu’on lutte contre ou est-ce qu’on continue malheureusement, à voir ce qui est effroyable depuis des années, continuer à porter le cercueil de nos enfants ? Pour moi la décision elle est bien prise, je suis de l’autre côté, et je me battrai en tant que législateur pour que la législation soit dure à ce niveau-là et attaquer les criminels, les narcotrafiquants au portefeuille.
Vous comprenez les réserves du président de l’exécutif et d’autres dans la majorité territoriale sur cette justice qu’ils qualifient d’exception ?
Je ne pense pas que ce soit une justice d’exception, je pense qu’aujourd’hui l’état de la Corse est exceptionnel et qu’il faut agir. Je suis quelqu’un de très attaché aux libertés individuelles, je pense que c’est la base même de la démocratie, mais aujourd’hui, sans durcir les choses, on ne pourra pas y arriver.
Ce n’est pas la première flambée de violences que connaît la Corse. Vous êtes plus inquiet aujourd’hui qu’hier ?
Oui, et je vous le dis je me sens aussi responsable, parce que dans notre quotidien, il doit y avoir des réflexes. On vit des choses assez dures. On insulte un professeur, on frappe un médecin, on vocifère sur un élu…
Il y a trois semaines justement, un agriculteur en colère a pris à partie très vivement le président de l’exécutif, qu’est-ce que ça dit de notre société ?
Les agriculteurs doivent être préservés, ils sont un joyau pour la Corse et l’agriculture a été très importante en Corse. Je connais leurs préoccupations, je comprends leurs crispations, mais les valeurs et les principes de la Corse sont le respect, et ce que j’ai vu envers le président de l’exécutif, je trouve que c’est une très mauvaise image pour l’avenir et ça ouvre les portes là où justement il ne faudrait pas qu’il y en est d’ouvertes. •
* Questions et réponses sont résumées par notre rédaction.
Vous pouvez retrouver l’intégralité de cette interview sur le site de IciRCFM : www.francebleu.fr/emissions/puliticaMente/rcfm








