Le Service d’information, du renseignement, et d’analyse stratégique de la criminalité organisée (Sirasco) est un service de police qui dépend directement du ministère de l’Intérieur. Auteur de rapports à grand retentissement, rapports sujets à des fuites manifestement organisées via les réseaux sociaux, il donne des photographies instantanées saisissantes de l’emprise mafieuse qui sévit en Corse.
De mars 2022 à juin 2025, le premier enseignement de la lecture de ces deux rapports est que la mafiosisation de la société corse n’a pas reculé, au contraire. Le rapport de 2022 mentionnait 115 noms pour 25 bandes répertoriées, celui de 2025 ne répertorie plus que 20 bandes mais elles regroupent 166 noms, malgré la dizaine de décès par mort violente survenues entretemps parmi les personnes citées.
De nouvelles bandes ont surgi, d’autres ont disparu, et plusieurs auraient fusionné. Mais cela n’enlève rien au constat d’un nombre toujours plus grand de voyous répertorié, tous relevant de la très grande délinquance.
Autre indicateur : des voyous de premier plan ont été victimes de règlement de comptes, ou de tentatives, alors qu’ils ne figuraient pas dans le recensement du Sirasco. Ce qui indique que cette statistique de 166 grands voyous est incomplète. Au bas mot, les soldats et mandataires les plus dangereux du théâtre d’ombres qui agite les bas-fonds de la société corse sont au nombre de deux cents au moins, et gravitent autour d’eux au moins autant de demi-sel plus ou moins rémunérés.
Le premier constat à faire est que ces gens-là doivent gagner leur vie au quotidien, soit par l’extorsion de fonds, soit par le commerce de la drogue, soit par des emplois plus ou moins fictifs dans les entreprises dont ils ont réussi à prendre le contrôle, très souvent dans les secteurs lucratifs liés au tourisme, de type restauration, sécurité ou immobilier. Jusqu’à parasiter certains services publics, le rapport du Sirasco citant abondamment la Chambre de commerce d’Aiacciu.
Pour traiter ces chiffres à la louche, rappelons qu’un emploi correctement rémunéré revient environ 50.000 € toutes charges comprises. Dans le « milieu », il y a aussi certainement de grands écarts entre les différents cas de figure, mais on n’imagine pas que les besoins se chiffrent à moins du double ou du triple en moyenne pour chacun. Sinon pourquoi prendre tant de risques pour soi-même et pour les siens ? Car, en fait, l’appât du gain et de l’argent facile est le moteur principal commun à tous ces protagonistes.
Ce qui amène à une masse salariale de 25 millions d’euros par an au bas mot. S’y ajoutent tous les « frais professionnels » inhérents à leurs activités proprement dites, équipement en armes, organisation de caches pour les fugitifs, de la « cantine » de ceux qui sont provisoirement empêchés d’être productifs en raison de leur séjour en prison, rémunération des avocats et autres professionnels nécessaires en cas de pépin, voitures puissantes et belles tenues pour tenir son rang aux yeux des envieux, etc.
Pour les petites mains, ce sont bien souvent les familles et les proches qui assument ces coûts en priant le ciel pour que leur enfant sorte de la spirale délinquante dans laquelle il est engagé. Mais dans les niveaux supérieurs, décrits par le rapport du Sirasco, c’est l’économie du crime qui alimente les caisses.
Même si c’est purement spéculatif, mais ça permet de fixer les idées, on évaluera les « frais » au même niveau que les salaires, soit un total « salaires + charges » de l’ordre de 50 millions d’euros par an. Soit l’équivalent de la totalité du chiffre d’affaires du secteur de la clémentine en Corse, et à peine moins que la masse salariale des centaines d’employés d’Air Corsica.
Tout ça au détriment de l’économie corse sur laquelle cette manne est prélevée, économie qui subit aussi « l’évasion économique » de nombreux acteurs qui refusent d’affronter la menace de racket, de nombreuses entreprises empêchées de rouvrir après un attentat car les compagnies d’assurance leur refusent toute couverture, et tant d’autres conséquences négatives sur l’image des entrepreneurs insulaires qui peuvent s’en trouver pénalisés face aux banques et autres partenaires financiers, aux assureurs, ou à la ressource humaine requise pour occuper les créneaux techniquement les plus pointus.
Le banditisme est à la fois une injure morale, une plaie sociale et un boulet économique. S’en affranchir est un impératif pour la société corse. •








