Settimanale naziunalistu corsu dapoi 1966

N°2951

da u 24 à u 30 di sittembre di u 2026

Économie et Méditerranée

Au centre, pas au bout

Carte Mediterranee

le 24/09/2026

Par François Joseph Negroni

En juin 2025, l’Insee a publié son bilan économique de la Corse pour 2024. Les chiffres sont connus, mais leur accumulation dessine un modèle. Le tertiaire non marchand pèse 37 % de l’emploi salarié régional. Le chiffre d’affaires de l’industrie manufacturière recule de 4,1 %. Les autorisations de construire baissent de 14 %. Et la consommation touristique représentait déjà 39 % du PIB insulaire en 2017, cinq fois la moyenne nationale. Une économie qui consomme beaucoup, produit peu et vit au rythme d’une seule saison.

Ce diagnostic, nous le posons depuis longtemps. Ce qui manque, c’est la conséquence à en tirer. La Corse ne sortira pas de cette dépendance en attendant un rattrapage venu du continent. Elle en sortira en changeant d’échelle, en regardant enfin la carte : nous ne sommes pas au bout d’une ligne maritime qui part de Marseille, nous sommes au cœur d’un bassin de plusieurs dizaines de millions de consommateurs, à quelques heures de mer.

Une économie à sens unique
Notre modèle économique repose sur un seul axe. Presque tout ce que nous consommons arrive par le continent français, et le peu que nous vendons repart par le même chemin. Chaque maillon de cette chaîne ajoute un coût, et ce coût finit dans le prix du panier, du parpaing et du loyer. L’insularité n’est pas un handicap en soi. Elle le devient quand on s’enferme dans une seule route.
Pendant ce temps, la Sardaigne est à une douzaine de kilomètres de Bonifaziu. Livourne, Piombino, Gênes et Savone sont reliés à nos ports. La côte toscane est plus proche de Bastia que ne l’est Nice. La géographie nous place au centre de la Méditerranée occidentale ; notre économie, elle, continue de fonctionner comme si nous en étions la périphérie.

La preuve par le câble
La coopération méditerranéenne n’est pas une utopie. Elle passe déjà dans nos prises électriques. Depuis 1986, la station de Lucciana raccorde l’île à la liaison SACOI entre la Sardaigne et la Toscane. Son renouvellement, SACOI 3, porté par EDF et l’italien Terna, représente plus de 1,8 milliard d’euros ; il doublera la
capacité d’import de la Corse, de 50 à 100 MW. Une part décisive de notre sécurité énergétique repose sur un partenariat avec l’Italie. Personne n’y voit une menace. Tout le monde y voit une évidence.
Même constat pour la coopération territoriale. Le programme Interreg Italie-France Maritime, doté de 193 millions d’euros, couvre un espace de plus de sept millions d’habitants. Lors de son deuxième appel à projets, 37 des 38 projets retenus comptaient un partenaire corse ; l’île a capté près de 20 millions d’euros de FEDER sur les deux premiers appels. Nos acteurs savent coopérer. Mais ces coopérations restent des projets subventionnés, pas des flux commerciaux. Nous savons monter des partenariats ; nous ne savons pas encore vendre.

Trois marchés, trois stratégies
Le premier marché est italien. Sardaigne, Toscane, Ligurie : des régions voisines, solvables, qui partagent notre goût pour les produits d’origine. Nos filières sous appellation, charcuterie, brocciu, miel, huile d’olive, vins, y trouveraient une clientèle qui connaît la valeur d’un terroir. La logistique peut suivre le même chemin : s’approvisionner en matériaux ou en biens d’équipement par Livourne plutôt que par le seul continent, c’est ouvrir une concurrence qui profite au consommateur corse. Et nous disposons d’un atout que personne ne peut nous disputer : une langue parente de l’italien, qui fait de chaque Corse bilingue un commercial en puissance.
Le deuxième marché est espagnol. Les Baléares et la Catalogne ont affronté avant nous la surdépendance au tourisme, la pression foncière, la saisonnalité. Elles ont développé des filières nautiques, des savoir-faire de gestion touristique, des industries de services qui s’exportent. Échanger avec elles, c’est acheter de l’expérience et vendre la nôtre. C’est aussi construire avec elles une voix commune des îles de Méditerranée occidentale à Bruxelles, où l’article 174 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne reconnaît déjà les régions insulaires.
Le troisième marché est au sud. La Tunisie, l’Algérie, le Maroc sont nos voisins de mer, et une partie de la population de l’île en est issue. Ce lien humain est un capital économique. Matériaux de construction, énergies renouvelables, ingénierie des réseaux insulaires, formation, agroalimentaire : la rive sud est un partenaire, pas un péril. La Corse a appris, par nécessité, à gérer un système électrique isolé, une ressource en eau contrainte, un territoire de montagne. Ce savoir-faire intéresse des pays qui affrontent les mêmes défis à plus grande échelle.

Produire pour échanger
Rien de tout cela ne se décrète. Pour commercer, il faut produire. Cela suppose une stratégie d’export collective plutôt que des entreprises isolées face à des marchés qu’elles ne connaissent pas. Cela suppose des ports pensés comme des plateformes méditerranéennes et non comme de simples terminaux de ravitaillement. Cela suppose de former une jeunesse trilingue, corse, française, italienne, et de lui ouvrir les universités et les entreprises de l’autre rive. Cela suppose enfin de sortir d’une culture de la dépendance, où l’on attend du continent la solution à chaque difficulté.
Ceux qui promettent de protéger la Corse en la fermant proposent en réalité de la maintenir dans l’impasse actuelle : une économie captive, chère, saisonnière. Le nationalisme corse n’a jamais été un repli. Il porte l’idée qu’un peuple qui prend en main son développement peut enfin choisir ses partenaires, ses marchés et ses alliances. Notre identité n’est pas un obstacle à l’échange ; elle en est la condition, parce qu’on ne vend bien que ce qu’on est.
La question n’est donc plus de savoir si la Corse doit s’ouvrir, mais vers où et à quelles conditions. Vers Livourne, Cagliari, Palma et Tunis autant que vers Marseille. Aux conditions d’une économie qui produit, qui transforme et qui vend. La Corse n’est pas au bout de la France. Elle est au centre de la Méditerranée. •

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