Elle a regardé le panneau deux fois. Une cliente d’une station de Bastia a vérifié le prix affiché, une fois, puis une seconde. « Dix centimes de plus en quelques jours. » Et puis, à voix basse : « On se demande jusqu’où ça va aller. Si ça continue, on ne va plus pouvoir aller travailler. » Ce geste ordinaire dit tout. La guerre est là, dans ce chiffre lumineux affiché au bord d’une route bastiaccia.
À 4.000 kilomètres de Bastia, dans un bras de mer de 54 kilomètres de large entre l’Iran et le sultanat d’Oman, des pétroliers brûlent. Le détroit d’Ormuz — par lequel transite près de 20 % du pétrole mondial — est devenu en quelques jours une zone de guerre. Les grands armateurs ont suspendu leurs opérations. Les primes d’assurance ont explosé. Le baril a franchi les quatre-vingts dollars. Et dans une île méditerranéenne, à l’autre bout de la mer intérieure, une femme anonyme fait ses calculs pour savoir si elle pourra encore se rendre au travail.
On pourrait traiter cela comme une turbulence de plus. Un choc pétrolier parmi d’autres, une crise lointaine qui finira bien par se stabiliser. Ce serait une erreur. Ce que le détroit d’Ormuz révèle, ce n’est pas une anomalie. C’est une structure. Notre structure. Celle d’une île qui, pour vivre, dépend de décisions prises à des milliers de kilomètres d’elle. Et qui n’a pas encore les moyens juridiques, institutionnels, économiques de s’en affranchir.
La dépendance n’est pas une fatalité insulaire
Dire que la Corse est vulnérable énergétiquement n’est pas une découverte. Nous le savons. Nous en parlons. Nous votons des schémas directeurs, des plans quinquennaux, des programmations pluriannuelles de l’énergie. Des documents sérieux, souvent bien écrits. Mais sans les leviers réels pour les mettre en œuvre. Sans le pouvoir d’adapter, d’imposer, de décider sur notre propre territoire. Et pourtant, quand un marin iranien coupe une route maritime à 4.000 kilomètres d’ici, le prix du trajet d’une infirmière cortenaise pour aller à l’hôpital s’envole. Voilà où nous en sommes. Voilà ce que l’absence d’autonomie réelle produit dans la vie concrète des gens.
La Corse importe son énergie. Elle importe une part considérable de son alimentation. Elle importe ses carburants, ses matériaux de construction, une fraction croissante de ses décisions. Ce n’est pas la fatalité de l’insularité — l’insularité est une contrainte, elle n’est pas une condamnation. C’est le résultat de décennies de dépossession progressive : dépossession foncière, dépossession économique, dépossession institutionnelle. Un territoire qui ne se gouverne pas pleinement finit par ne plus se nourrir lui-même. C’est mécanique. C’est documenté. Et c’est ce que nous vivons.
L’autonomie : enfin l’outil pour briser ce cycle
C’est précisément pour cela que l’autonomie n’est pas un débat de juristes ou d’élus en quête de compétences supplémentaires. C’est une nécessité vitale. Pas un symbole. Un outil. L’outil qui permettrait enfin à la Corse d’agir sur les causes profondes de sa vulnérabilité, plutôt que d’en subir indéfiniment les effets.
Avec l’autonomie, nous pourrons adapter nos normes à notre réalité insulaire : organiser une politique énergétique ambitieuse, développer nos filières agroalimentaires, maîtriser notre foncier, protéger notre tissu économique des logiques spéculatives qui le rongent. Ce que nous ne pouvons pas faire aujourd’hui — parce que les leviers ne sont pas entre nos mains — nous pourrons le faire demain, si nous obtenons les instruments qu’un territoire réellement autonome doit posséder.
Le processus constitutionnel qui s’avance vers le Parlement ce mois d’avril porte cette promesse. Nous devons l’exiger pleine et entière. Non pas l’autonomie de façade — le cadre sans le fond, le titre sans les compétences. Mais l’autonomie réelle, celle qui touche l’énergie, l’alimentation, le foncier, l’économie, la langue. Celle qui donne à la Collectivité de Corse les moyens d’une politique de puissance territoriale.
Ce que le territoire peut faire
Le potentiel existe. Ce n’est pas une vue de l’esprit — c’est une réalité géographique, humaine et économique que nous sous-exploitons méthodiquement, faute d’instruments. Le solaire est là. Les ressources hydrauliques sont là. Les forêts, la mer, les savoir-faire agricoles sont là. Ce qui manque, c’est le pouvoir de les organiser en filières cohérentes, de les structurer en chaînes de valeur, de les inscrire dans un projet de territoire assumé sur le temps long.
L’insularité, qui est aujourd’hui un handicap quand on importe tout, peut devenir une force quand on commence à produire. Une île qui maîtrise son énergie ne subit plus le choc d’Ormuz. Une île qui nourrit ses habitants n’attend plus les porte-conteneurs. Une île qui retient ses talents et sa valeur ajoutée cesse d’être une périphérie et commence à être un territoire. Cette transformation est l’objet même du projet autonomiste. Pas un rêve — une direction.
Nous sommes en campagne municipale. On parle de stationnement, de centres-villes, de budgets. Ces sujets comptent, parce qu’ils touchent la vie quotidienne. Mais pendant ce temps, une scène se joue à Bastia : une femme regarde un panneau et refait ses calculs. Et ce calcul-là dépend de quelque chose que ni les maires, ni la Collectivité de Corse ne maîtrisent encore — parce qu’on ne leur en a pas encore donné les moyens. C’est cela, l’enjeu réel de ce moment politique.
Construire, enfin
Le nationalisme corse a ouvert le chemin. Décennie après décennie, il a posé les questions que d’autres refusaient de poser : qui décide ici ? pour qui ? avec quels moyens ? Ces questions restent entières. Mais elles appellent désormais des réponses concrètes, institutionnelles, économiques. La politique de long terme est la seule qui compte. Penser à vingt ans, anticiper les mutations, structurer ce qui dure — c’est cela gouverner. Et gouverner une île en Méditerranée au XXIe siècle, c’est d’abord répondre à cette question : de quoi dépendons-nous que nous ne devrions pas subir ?
Un peuple qui revendique le pouvoir de décider doit démontrer sa capacité à l’exercer. Cette capacité se construit. Elle se prouve dans la qualité des institutions, dans la rigueur de la gestion, dans la cohérence des choix économiques, dans la vision qu’on se donne à dix, vingt, trente ans. L’identité ne se préserve pas dans le repli — elle se construit dans la maîtrise.
La cliente de la station bastiaccia a regardé le panneau deux fois. Elle n’aurait pas dû avoir à le faire. Ce n’est pas une question de prix du carburant. C’est une question de pouvoir — celui que nous n’avons pas encore, et que nous devons, maintenant, obtenir. •








