Cinquante ans, jour pour jour. Le 5 mai 1976, dans le maquis corse, naissait le Front de Libération Nationale de la Corse, par la fusion du FPCL et du Ghjustizia Paolina. Cinquante ans plus tard, à l’heure où ces lignes s’écrivent, la Corse regarde dans le rétroviseur l’une des séquences les plus déterminantes, et les plus douloureuses, de son histoire contemporaine.
Il ne s’agit ni de célébrer ni de condamner. Il s’agit de comprendre. Et de tirer, enfin, les leçons d’un demi-siècle qui a façonné, pour le meilleur et pour le pire, la Corse politique d’aujourd’hui.
Une époque qui a porté un peuple
Replaçons-nous dans le contexte. La Corse de 1976 est une île abandonnée, méprisée, niée. Une jeunesse à qui l’on ne propose rien sinon l’exil ou le silence. Une économie en lambeaux, des terres vendues à l’encan, une langue interdite, une identité travestie en folklore. Aleria, l’année précédente, avait ouvert la brèche. Le FLNC en a fait, à sa manière, un choix de vie.
Ce qui s’est joué là n’a pas été un drame. Cela a été, en son temps, une force motrice. Sans cette poussée militaire, sans cette pression continue, sans cette conscience d’urgence, la question corse serait restée enfouie sous silence. Le statut Joxe, les premières conquêtes électorales, les avancées institutionnelles, la reconnaissance progressive d’un peuple corse, rien de tout cela ne se serait imposé sans le rapport de force créé par cette génération.
La lutte armée a été bénéfique, en son temps, à la cause de l’émancipation nationale. Non parce qu’elle aurait été désirable en soi. Mais parce qu’elle a obligé un État sourd à entendre. Parce qu’elle a réveillé un peuple qu’on voulait endormir. Parce qu’elle a redonné, à toute une jeunesse, la fierté d’exister.
Du romantisme à la tragédie
Mais l’histoire ne s’arrête pas à cet élan fondateur. Très vite, le romantisme des origines a viré au drame. Les années 80, 90, 2000, ces décennies où les fractures internes ont saigné le mouvement, où les armes destinées à l’État se sont retournées contre des frères, où la cause s’est mêlée, par moments, à des logiques mafieuses, à des règlements de comptes, à des dérives qu’aucune doctrine ne saurait absoudre.
Ce qui devait libérer un peuple a fini, par instants, par l’enchaîner à la peur. Ce qui devait nommer la dignité a, parfois, alimenté la honte. Le projet politique a été dévoré par sa propre matrice. C’est cela, le destin tragique de la lutte armée : avoir commencé en élan d’émancipation, avoir fini en fardeau collectif. Cela aussi, il faut savoir le dire.
Le choix lucide du dépôt des armes
Et puis vint 2014. Le FLNC déposa les armes. Choix lucide, choix difficile, choix politique au sens le plus exigeant du terme. La conviction qu’une autre époque s’ouvrait, que l’urne avait remplacé l’ombre, que la conquête démocratique était désormais le seul horizon utile.
Les faits ont validé ce choix. Les victoires nationalistes en 2015, en 2017, en 2021 ont prouvé qu’un peuple pouvait conquérir le pouvoir par la voie du suffrage. Que la majorité corse n’était plus dans l’ombre, mais dans la lumière des institutions. Que la patience démocratique, là où les armes avaient buté, pouvait ouvrir des portes nouvelles.
Cette mutation, nous la devons à tous ceux, anciens militants ou élus de la nouvelle vague, qui ont accepté que le combat se mène désormais dans le débat, dans le projet, dans la construction.
Il est temps que l’État réponde
Mais on ne tourne pas une page sans en écrire une autre. Pendant cinquante ans, l’État français a pu reprocher au mouvement national l’usage de la force. Il a pu, parfois à juste titre, exiger le retour à la paix civile. Il l’a obtenu. Depuis douze ans, la Corse a fait le choix du verbe, du vote, de la patience contre la violence.
Que reste-t-il à l’État, sinon de prouver à son tour que ce choix était fondé ? Sinon de démontrer, par des actes, que la voie de la paix et de la démocratie est bien celle qui mène quelque part ? Le processus de Beauvau s’enlise. La constitutionnalisation de l’autonomie est sans cesse repoussée. Les engagements pris devant l’Assemblée de Corse se diluent dans les calculs parisiens, dans les changements de Premier ministre, dans les manœuvres de couloir.
Or il y a, dans ce silence, quelque chose de profondément dangereux. Car une jeunesse corse continue de se lever, qui n’a connu ni Aleria ni les années de plomb, mais qui regarde, qui observe, qui mesure. Qui voit que les chemins démocratiques se referment. Qui constate que la patience n’a pas été récompensée. Qui se demande, parfois à voix basse, si ses aînés n’avaient pas finalement choisi la mauvaise méthode en déposant les armes.
Le devoir d’éviter le pire
Cette question-là, dans une société comme la nôtre, marquée par la violence, encore traversée par des dérives mafieuses, hantée par ses fantômes, ne peut être laissée sans réponse. Il est impensable de laisser entrevoir à la jeunesse de ce pays que la violence, face à un État sourd, pourrait redevenir une solution légitime.
Ce serait l’échec ultime. Un échec qui ne serait pas seulement le nôtre, mais celui de la France également. Car on ne peut pas, à la fois, exiger d’un peuple qu’il dépose les armes et lui refuser les outils de son émancipation pacifique. On ne peut pas vanter la démocratie et bloquer ses fruits. On ne peut pas saluer le courage du choix politique et le punir par l’inertie.
L’État français a, aujourd’hui, une fenêtre historique. Une seule. Celle de prouver à toute une génération que la voie tracée depuis 2014 n’était pas une impasse. Que la paix construit là où la violence détruisait. Que la démocratie tient ses promesses.
S’il manque ce rendez-vous, il portera plus tard une responsabilité immense. Pas seulement devant l’Histoire, mais devant la jeunesse de ce pays.
Cinquante ans après le FLNC, la Corse a fait son chemin. Elle a appris, à ses dépens, ce que la violence coûte. Elle a choisi, en conscience, le chemin de la démocratie, du droit, de la paix. Elle a tendu la main.
À l’État, désormais, de répondre. •








