L’an dernier, nous avions commémoré les événements d’Aleria lors d’une manifestation organisée sur le site même où ils s’étaient déroulés. Un an plus tard, naissait le FLNC, en 1976, et les décennies FLNC ont récemment déroulé leurs souvenirs dans les médias insulaires.
L’émergence de la violence dans la vie politique corse est en fait antérieure, et les militants qui ont convergé en 1976 pour former le FLNC ont déjà, pour certains d’entre eux, de nombreuses actions à leur actif.
Dans une Corse qui vit alors sous la domination sans partage des clans et des préfets, les militants autonomistes et nationalistes sont marginalisés, souvent moqués, ou même mis à l’index sous l’accusation d’irrédentisme. Leur recours à la violence est une réaction au mépris ambiant, dont le dossier des boues rouges a été l’expression la plus forte, dès 1973. Ces actions portaient la marque culturelle du « porta-rispettu », selon la métaphore linguistique souvent utilisée pour désigner l’arme que beaucoup de Corses détiennent à leur domicile.
La création du FLNC en 1976 a correspondu à un projet politique nouveau, qui projetait la systématisation de la violence dans une démarche de long terme en vue de la « libération » du peuple corse. Cette création a fait écho aux symboles de la Résistance, aux combats des mouvements de décolonisation, particulièrement le FLN algérien qui avait fait plier l’État français, et elle a enrôlé de nombreux étudiants corses politisés qui revenaient des facultés de Nice, Aix, Marseille ou Paris.
Se met alors en marche une logique organisationnelle politico-militaire, mise au défi de résister à la répression politique qui, progressivement, a accru sa pression et multiplié les arrestations.
Ces « prisonniers politiques » sont à la fois le lien qui s’impose à l’interne pour endiguer les conflits inévitables dans de telles structures, la vitrine d’un discours révolutionnaire qui s’exprime lors des procès devant les cours spéciales de la République, et aussi la force de mobilisation qui, par capillarité villageoise ou par solidarité familiale, aspire dans la structure ou à ses marges des milliers de militants, particulièrement parmi les jeunes. Le Ribombu publie alors régulièrement des listes qui portent des dizaines de noms « d’i patriotti incarcerati », et l’accumulation de ces listes au fil des ans représente des centaines, certainement plus d’un millier, de personnes. Tous ne sont pas interpelés, ce qui augmente d’autant le nombre des militants de la clandestinité en activité. Beaucoup sont jeunes, participent aux mouvements culturels les plus populaires à l’instar de Canta u Pòpulu Corsu, et ils deviendront pour l’avenir une « base sociale » très large au sein du peuple corse pour les idées nationalistes.
Tout ce bouillonnement s’exprime dans certaines revendications très structurantes, à l’instar de celle sur l’Université de Corse. La première décennie du FLNC, jusqu’à la fin des années 80, est celle de ce développement ininterrompu. Et aussi d’une structuration qui a mis en place un « impôt révolutionnaire » source de multiples polémiques internes. Puis de divisions profondes.
• Leghje dinù
La décennie qui a suivi, jusqu’à l’assassinat du préfet Erignac en février 1998, puis la signature des accords de Migliacciaru en 1999, a été celle des affrontements avec un degré de gravité tel que la société corse en a été marquée au fer rouge. En fait, la plupart des mouvements de libération nationale ont connu de tels affrontements internes, en Irlande, au Kurdistan, en Algérie, au Pays Basque et ailleurs, quand s’est ouvert l’espace de la négociation avec le pouvoir central. Ceux qui « discutent » sont frappés du soupçon de trahison, et l’État exige de ses interlocuteurs une parfaite maîtrise des troupes, au besoin obtenue par la force.
Mais dans l’espace démographiquement restreint du peuple corse, l’ampleur de ces affrontements aura un effet traumatique inégalé. Le choc a été immense.
Aussi la troisième période du FLNC a été celle d’un déclin politique, qui trouvera sa première expression dans les urnes territoriales de 2010 quand le mouvement autonomiste dirigé par Gilles Simeoni a devancé largement la liste Corsica Lìbera conduite par Jean Guy Talamoni. Cette période s’étirera jusqu’à la décision d’abandon de la lutte armée en 2014.
Ce renversement de leadership au profit des « modérés » a alors libéré une adhésion populaire qui s’est traduite par une progression ininterrompue des scores nationalistes dans les urnes, 36 % en 2015, 56 % en 2017, 68 % en 2021.
Que reste-t-il du FLNC en 2026 ? Les jeunes étudiants de 1976 sont septuagénaires désormais. Et la plupart ont pris leurs distances. La démocratie française a d’abord refusé, quand Macron a été élu la première fois en 2017, tout débat sur la réforme institutionnelle que le peuple corse avait demandée dans les urnes. Et, depuis 2022, il peine à accoucher de l’autonomie dont il a fallu arracher la promesse après une éruption de violence en réaction à l’assassinat dans sa prison d’Yvan Colonna.
L’insatisfaction est largement perceptible. Mais, pour autant, l’étoile FLNC semble bien éteinte désormais. Personne, parmi ceux qui ont commenté cet anniversaire des 50 ans, n’a évoqué l’hypothèse qu’elle puisse renaître. L’avenir du peuple corse s’écrira autrement. •








