Ce vendredi 23 mai 2025, une table ronde s’est tenue au sein de Inrae de Corse à San Ghjulianu sur la thématique des femmes dans l’agriculture corse. Intitulée « Femmes, agriculture et avenir : contraintes et perspectives », cette rencontre a mis en lumière les freins – techniques, psychologiques et structurels – que rencontrent les femmes exploitantes agricoles, tout en soulignant les dynamiques d’innovation et d’émancipation en cours.
Longtemps invisibilisées, parfois encore sous-estimées, les femmes qui bâtissent l’agriculture corse d’aujourd’hui sont pourtant les piliers d’une révolution silencieuse.
Selon la Draaf, en 2020, elles représentent 26 % des chefs d’exploitation agricole sur l’île. Mais au-delà des chiffres, leur rôle est bien plus vaste : à la fois entrepreneures, innovatrices, héritières des savoirs anciens, elles apportent une vision plus durable, sociale et ancrée dans les réalités contemporaines de l’agriculture.
Contrairement à l’image héritée d’une vocation transmise plutôt une situation masculine, les femmes viennent à l’agriculture souvent par choix. À 48 ans par exemple, certaines changent de vie pour s’y consacrer. Elles sont 64 % à détenir un bac+ contre 47 % des hommes, et 30 % des installations agricoles en Corse leur reviennent.
Leur agriculture est à leur image : diversifiée, responsable, connectée. Près de 55 % travaillent en circuit court, 40 % développent plusieurs activités (contre 36 % des hommes), et beaucoup investissent dans le bio ou les labels de qualité.
Des obstacles structurels tenaces
Malgré leur dynamisme, elles se heurtent à des freins persistants. L’accès à la terre reste un mur : moins de 20 % des terres agricoles méditerranéennes sont la propriété de femmes. Dans les transmissions familiales, la préférence masculine demeure. Les banques, plus frileuses envers elles, compliquent l’accès au crédit.
La charge mentale reste un fardeau majeur : cumul des tâches agricoles, familiales, administratives. 52 % des femmes chefs d’exploitation disent peiner à concilier vie professionnelle et personnelle.
Les femmes assument bien souvent à la fois les rôles d’épouse, de mère et de cheffe d’exploitation, ce qui impacte fortement leur équilibre mental. Si cela leur permet parfois de relativiser les tâches à accomplir sur une exploitation et de refuser le fatalisme – une attitude plus fréquemment associée aux hommes dans le monde agricole – elles doivent néanmoins faire face à une fatigue additionnelle à laquelle leurs homologues masculins sont moins exposés.
Dans les sphères de décision, leur présence est encore trop faible : rares sont les femmes présidentes d’organismes agricoles, même si elles sont de plus en plus nombreuses à occuper des postes de direction.
Pourtant, les mentalités changent. Des pères soutiennent leurs filles, des collectivités accompagnent la transition, et les femmes elles-mêmes prennent la parole et les rênes. Le projet Terre è Donne, lancé en 2023, incarne cette démarche. Le numérique joue aussi un rôle clé dans leur mise en réseau, leur visibilité et leur reconnaissance.
L’évolution de structures comme l’Aract ou le Serracor (Service de remplacement Corse) témoigne de cette prise de conscience. Le Serracor permet aux agricultrices d’être remplacées en cas de congés maternité, de formation ou d’accident, facilitant leur continuité professionnelle. En 2024, il comptait 14 adhérents dont 10 femmes pour 636 jours de remplacement.
La MSA mène, quant à elle, des actions de santé sur le terrain, adaptées aux réalités rurales, incluant notamment le dépistage du cancer du sein.

Transmission et savoir-faire
L’héritage des femmes dans l’agriculture corse ne date pas d’hier. Durant les guerres, elles étaient là, assurant la production, la gestion, le soin. Invisibilisées administrativement, elles étaient pourtant les mémoires vivantes, les passeuses de savoir-faire. Pourtant, ce n’est qu’en 1980 qu’a été reconnu le statut de conjointe collaboratrice.
Aujourd’hui, elles représentent une agriculture plus inclusive, plus sensible aux enjeux de durabilité, liant l’ancien et le moderne. Pour Hélène Beretti, directrice de la chambre régionale d’agriculture, « la culture de la terre est le socle de la souveraineté ».
Les femmes ne réclament pas de faveur, mais la reconnaissance de leur rôle clé. Elles innovent, s’adaptent, partagent, souvent avec moins d’ego, mais une volonté farouche d’avancer.
La professionnalisation, la formation, l’accès aux droits et aux moyens sont les leviers d’un avenir agricole plus égalitaire. Désormais, à la Corse d’accompagner et de renforcer ce mouvement. Car sans les femmes, l’agriculture de demain ne saurait être. •
Petru Luciani.








