Les images de l’altercation verbale entre quelques dizaines d’agriculteurs et l’Exécutif de la Collectivité de Corse à Ghisunaccia la semaine dernière ont fait l’effet d’un miroir grossissant à travers leur diffusion virale sur les réseaux sociaux. Puis l’incendie d’une partie de l’exploitation de l’un d’entre eux, Charles Sisti, le soir-même à Prunelli di Fium’Orbu, a ajouté une dimension beaucoup plus inquiétante à cette crise. La priorité est de faire baisser les tensions et de privilégier le dialogue.
Dans la fièvre des échanges polémiques devant les caméras, les paroles s’emportent facilement.
L’action « coup de poing » d’agriculteurs proches de la FDSEA contre une réunion d’information tenue par l’Office d’équipement hydraulique de la Corse en mairie de Ghisunaccia pour présenter les projets de renforcement des infrastructures de stockage et de distribution de l’eau d’irrigation dans la première région agricole de Corse, avait pour but de mettre sur la table les difficultés du secteur de l’élevage, et non de contester les projets qui seront mis en chantier.
Mais l’OEHC est aussi un organisme gestionnaire qui doit équilibrer ses comptes, combattre les détournements d’eau brute, colmater toutes les fuites du réseau et veiller au recouvrement des impayés. C’est la condition préalable pour pouvoir investir dans des installations qui seront vitales pour l’avenir de cette grande région agricole. De cette contrainte est découlée une augmentation du prix de l’eau, en fait assez modérée, 15 % en cinq ans, que les syndicalistes agricoles estiment cependant déstabilisante pour leur activité, et qu’ils ont voulu dénoncer spectaculairement, selon des usages largement répandus dans le monde agricole, en Corse comme dans le reste de l’Europe.
Même s’il n’est jamais agréable d’être mis en cause dans de telles circonstances, tout cela est resté dans le cadre d’une contestation certes « musclée », mais somme toute classique.
Il en va tout autrement de l’incendie qui s’est produit le soir-même sur l’exploitation d’un de ces agriculteurs, Charles Sisiti, incendie dont il est probable qu’il soit d’origine criminelle. Pourquoi, et qui, a voulu souffler sur les braises ?
« À qui profite le crime ? » interroge ainsi Battì Arena, nouveau président de la Chambre d’Agriculture de la Corse. Il ajoute : « Il est impensable que cela puisse être une réaction à la mobilisation de vendredi. Des gens tapis dans l’ombre y ont vu une opportunité pour commettre des actions barbouzardes et ainsi faire déraper une situation. »
Dans le même temps, ce week-end, le syndicat Via Campagnola a tenu son assemblée générale à Corti, leur première assemblée générale depuis qu’un de leurs principaux responsables et ancien secrétaire général Pierre Alessandri a été assassiné. Les militants lui ont rendu hommage en soulignant : « Pierre Alessandri a été assassiné car c’était un syndicaliste. »
Ce syndicat, désormais majoritaire dans le monde agricole trois mois après avoir ravi la présidence de la chambre à la FDSEA, a annoncé lors de son AG « vouloir continuer à mener le combat contre la spéculation et la bétonnisation des espaces agricoles, pour une agriculture de production, nourricière, respectueuse des traditions et des particularités du territoire. »
C’est tout l’enjeu du débat sur l’avenir de l’agriculture en Corse, et sur la nécessité absolue de préserver la vocation agricole des 105.000 hectares de terres agricoles, sanctuarisées par le Padduc, mais encore menacées et régulièrement rognées par la bétonnisation galopante des sols.
Les tensions qui ont cours dans le monde agricole expriment tout à la fois les difficultés économiques récurrentes du secteur, notamment l’élevage mal pris en compte dans les politiques publiques, et les pressions latentes que ces acteurs économiques, essentiels à un aménagement du territoire équilibré face aux pressions de la spéculation immobilière, ne manquent pas de ressentir.
Les événements de ce début 2025 sont un signal d’alarme. Les tensions doivent s’apaiser, le dialogue être restauré, et le futur de l’agriculture corse s’inscrire dans un cadre consolidé économiquement, et sécurisé par des règlements garantissant son avenir à long terme. •








