L’Assemblée nationale n’a pas accordé sa confiance au Premier ministre François Bayrou – 364 contre, 194 pour, 15 abstentions – et le gouvernement a démissionné, une première dans l’histoire de la Ve République. Ce 8 septembre 2025 marque un point de bascule : non pas seulement un échec de procédure, mais une crise de régime qui s’installe, au ralenti, dans l’esprit et désormais dans les actes. La scène a quelque chose de déjà-vu et pourtant d’inédit : la Ve, conçue pour dompter l’instabilité, se met à ressembler à ce qu’elle avait juré d’enterrer. La IVe n’est plus un fantôme historique, c’est un spectre présent – le régime où l’on renverse plus qu’on ne gouverne.
Pourquoi insister ainsi sur l’architecture institutionnelle ? Parce que, quand la maison s’affaisse, tout ce qui l’habite vacille – et la Corse, plus que d’autres, vit à découvert sous les intempéries de Paris. Il faut dire les choses sans détour : l’effondrement de la confiance parlementaire à l’instant où s’ouvrait, théoriquement, la fenêtre décisive pour l’autonomie de l’île, nous place au bord d’un renversement silencieux : le processus peut glisser, se diluer, puis s’éteindre. Et ce serait, pour notre peuple, plus qu’un retard : une confiscation du fait démocratique, une dénaturation de l’aspiration à s’émanciper.
On sait d’où vient la chute : Bayrou a voulu mettre les députés devant l’addition – discipline budgétaire, dette publique, effort national – et c’est toute l’Assemblée qui a répondu par un non brutal. Le geste se voulait « pédagogique », il a viré au sacrifice. Juridiquement, la mécanique est simple : refus de confiance, démission, nomination d’un nouveau Premier ministre ou dissolution – politiquement, c’est un enchaînement d’interrègnes, de cabinets éphémères, de promesses qui n’atteignent jamais le texte, jamais la promulgation. La trajectoire récente – plusieurs chutes en moins de trois ans – a fini de fissurer l’idée même de stabilité.
La comparaison avec la IVe République s’impose par morphologie : un Parlement crispé, des majorités négatives plus faciles à coaliser que des majorités positives, des gouvernements pris en tenaille. Nous y revoilà, avec la gravité contemporaine en plus : un pays lourdement endetté, une société fracturée, une Union européenne en recomposition stratégique, et un front intérieur saturé de colères.
Or, la Corse n’a plus le luxe d’attendre. Le processus d’autonomie, longtemps tenu à distance, a franchi une étape institutionnelle majeure : inscription à l’ordre du jour gouvernemental, passage en Conseil des ministres, dépôt du projet de révision. C’était, en juillet, la promesse d’un calendrier enfin politique, c’est-à-dire contraignant. Ce matin, c’est un calendrier en lambeaux. Un gouvernement qui tombe, c’est une filière décisionnelle qui s’interrompt : cabinets qui font leurs cartons, arbitrages qui s’évaporent, textes qui stagnent en navette, et surtout, surtout, une responsabilité diluée : qui porte encore l’engagement donné ? Qui garantit que le compromis rédigé avec les élus insulaires ne sera pas renégocié à la baisse par le prochain attelage ? Qui, demain, aura intérêt à payer le coût politique d’une autonomie ambitieuse, alors que l’opinion nationale est travaillée par la crainte économique ?
Il faut donc parler clair : l’instabilité parisienne n’est pas une météo lointaine ; elle est la marée qui emporte nos chantiers. L’autonomie « qui file », ce ne sont pas des grands mots : c’est la mécanique froide des institutions. Un texte de révision constitutionnelle exige une majorité qualifiée, de la constance, de la main politique.
Que faire, alors ? D’abord, opposer à l’instabilité nationale une stabilité corse, active, méthodique. Nous n’avons pas à subir les convulsions du centre pour renoncer à l’essentiel. Il faut maintenir, en continu, une coalition corse de projet : majorité territoriale, opposition responsable, forces économiques, monde culturel et éducatif – tous alignés sur un texte de destination, non de circonstance. Notre force doit être la constance : même gouvernement, autre gouvernement, même demande – claire, argumentée, prête à être votée. Cela suppose deux exigences : la discipline interne et le professionnalisme technique.
Ensuite, reprendre l’initiative dans le langage. À Paris, l’autonomie est presque toujours présentée comme une faveur consentie ou un risque encadré. À nous d’en faire une solution politique. L’autonomie, c’est la possibilité de concentrer nos forces là où elles sont attendues : langue et culture, foncier, énergie, développement, logement, ordre public à l’échelle du territoire. Un marché du logement protégé, une stratégie énergétique insulaire intelligente, une compétitivité adaptée à l’insularité, une politique de transport enfin rationnelle – tout ce que la centralisation échoue à produire depuis des décennies.
Enfin, il faut rendre la tactique à la hauteur de l’époque. Concrètement : exiger de l’exécutif national – quel qu’il soit dans quinze jours – un engagement public, écrit, réitéré, sur le contenu et le calendrier de la révision ; faire déposer à l’Assemblée et au Sénat, le plus tôt possible, les versions stabilisées. La Corse doit être prête à occuper Paris politiquement, juridiquement et médiatiquement.
On nous dira que la crise nationale prime tout. On répondra que l’autonomie n’est pas un supplément d’âme, c’est une solution de structure : elle fluidifie la décision, elle responsabilise la dépense, elle rapproche la norme de la réalité.
Hier, la confiance a été refusée. Demain, la nôtre doit être renouvelée – envers nous-mêmes. Nous n’avons pas choisi l’instabilité, mais nous pouvons choisir notre propre stabilité. C’est le sens de notre combat : arracher l’autonomie comme un outil pour tenir dans l’orage.
Parce qu’au bout de la méthode, il y a la vie concrète des Corses : se loger ici, travailler ici, apprendre ici, créer ici, transmettre ici. L’émancipation n’est pas une fable identitaire ; c’est une politique de vie. La crise de régime n’aura pas le dernier mot si nous parlons – et agissons – plus fort que son vacarme. •








