L’enseignement associatif immersif est le seul véritable outil pour construire une société réellement bilingue dans une situation de forte diglossie. Depuis cinq ans, la fédération Scola Corsa et ses écoles apportent une contribution fondamentale à cette operata. Chaque année apporte son petit lot de dynamisme supplémentaire, mais le combat est long car il mise sur la durée et une volonté farouchement militante. Ghjiseppu Turchini est président de Scola Corsa depuis l’origine, et il a même pris la présidence du réseau des écoles associatives d’enseignement immersif en France. Il fait le point avec nous sur la santé de ces écoles. « Les enfants s’épanouissent, parlent leur langue, s’ouvrent sur le monde, cultivent des valeurs, tissent des liens vertueux… » confie-t-il. C’est déjà une formidable réussite en soit !

Ghjiseppu Turchini
Président fondateur de Scola Corsa
Président du réseau Eskolim regroupant l’ensemble des écoles immersives en langues régionales
Quel est le bilan de l’association Scola Corsa à ce jour ?
Nous arriverons à la fin de cet exercice scolaire au terme de notre cinquième année de fonctionnement. Le bilan est conforme aux objectifs de départ et aux espoirs fondés dans la démarche. Tout d’abord le respect du rythme : un nouveau site à chaque rentrée. 5 ans d’existence, 5 sites créés recevant 200 élèves à ce jour : 89 à Bastia, 54 à Biguglia, 25 à Sarrula, 23 à Corti è 9 à Lucciana. L’aspect pédagogique ensuite.
Démonstration est désormais faite que le modèle immersif engendre des résultats plus que probants : maîtrise et surtout pratique de la langue corse acquise dès les premiers mois du cycle maternel ; très bonne maîtrise du français grâce à un travail comparatif permanent entre langues issues de la Romania ; animations périscolaires de qualité ; didactique mettant l’accent sur les activités langagières et ludiques ; philosophie d’ensemble qui sociabilise l’élève au sein d’un groupe solidaire ; dynamisme des équipes pédagogiques qui ont élaboré un canevas inédit ; implication forte et constante des parents dans l’animation de leurs écoles… nombreux sont les motifs de satisfaction. Entre personnel administratif, enseignants et aides maternelles, Scola corsa emploie aujourd’hui 34 personnes. Quant au budget, il était en 2024-2025 de 1,4 M euros. 70% du financement nous est alloué par la CdC. Nous soulignons une nouvelle fois le soutien indéfectible du président de l’Exécutif en charge de la langue corse. Nous rappelons également que les votes validant les dotations ont toujours été exprimés de façon unanime depuis le début par l’ensemble de la représentation politique insulaire. 10% des fonds de fonctionnement proviennent des municipalités nous accueillant sur leurs territoires et les 20% restants de l’auto-financement issu des dons d’entreprises et de particuliers – ainsi que du bénévolat très important de nos membres, pris en compte dans l’exercice comptable.
Nous avons tourné la page 2025… qu’a-t-elle apporté de nouveau à Scola Corsa ?
Le fait important de 2025 demeurera sans conteste la contractualisation anticipée de deux classes de notre réseau à Bastia et Biguglia. Celle-ci est intervenue au bout de quatre ans d’existence, au lieu des 5 habituels de la période dite probatoire, au terme de laquelle l’Éducation Nationale accorde son agrément aux réseaux ayant fourni toutes les garanties nécessaires au respect de ses attendus. Outre la reconnaissance de la qualité pédagogique de notre démarche ce passage sous contrat avec l’EN ouvre la voie à une pérennisation économique de notre modèle. Le second fait capital, découlant du premier, a été annoncé par l’Académie et le Ministère fin 2025, il s’agit de l’ouverture des premiers postes au concours des professeurs des écoles sur un quota spécifique au réseaux immersifs associatifs. Les étudiants titulaires d’une licence (L3) ou d’un Master (M2) désireux de passer ce concours peuvent désormais s’y inscrire. Notre collaboration avec les services du rectorat ainsi que l’Università di Corti (principalement l’INSPE) définira progressivement notre conventionnement avec les instances concernées, sous l’égide de l’ISLRF (Institut Supérieur des Langues de la République Française) centre de formation supérieur du réseau Eskolim. Enfin l’ouverture du site de Lucciana avec le soutien d’une nouvelle municipalité très impliquée assoit notre implantation sur le Grand Bastia et ouvre de riches perspectives d’avenir.
« Démonstration est désormais faite que le modèle immersif engendre des résultats plus que probants. » Ghjiseppu Turchini
Que vous apporte la contractualisation avec l’État très concrètement ?
Pour l’heure, seules deux classes (les premières cohortes créées en 2021-2022 progressivement parvenues au niveau CE1-CE2) ont été contractualisées. L’intérêt comptable est double. Le salaire de l’enseignant concerné est pris en charge par l’EN, dégrévant notre poste de dépense principal. La contractualisation engage par ailleurs également la commune d’implantation de l’école qui verse ce que l’on appelle le forfait scolaire (une somme variant de 500 à 1.500 euros par élève et par an.) Ce double financement est vital au stade actuel de notre développement. En effet, la CdC, principal bailleur de fonds, ne pourra pas prendre en charge continuellement un budget en constante progression. Le président de l’Exécutif a d’ailleurs rappelé lors du dernier vote d’attribution de la subvention 2024-2025 qu’il était juridiquement reproché à la Collectivité de Corse de financer des postes d’enseignants en lieu et place de l’EN seule habilitée à le faire. La seule solution pour normaliser et sécuriser notre dispositif est de s’orienter vers une contractualisation généralisée, plus conforme à la configuration de tous les autres réseaux d’Eskolim, en attendant une évolution institutionnelle dans l’air du temps conférant une place confortée à l’enseignement immersif.

Vous avez été récemment reçu au ministère avec les autres responsables de la fédération Eskolim des écoles d’enseignement immersif en langue régionale. Quels sont les projets ?
C’est cette demande de généralisation des contractualisations (en extrayant les deux obtenues à la rentrée 25, 11 postes sur les 13 actuels) qui a été formulée devant les membres de la Direction des affaires financières de l’EN la semaine passée. Cette demande, également relayée par l’Académie de Corse et l’Exécutif, est une revendication constante d’Eskolim dont les membres ont bénéficié d’une mesure similaire en 1993 sous le ministère de l’EN de François Bayrou. Sa prise en compte permettrait à la CdC d’intervenir à une hauteur sensiblement amoindrie, dans le domaine de compétences qui est le sien : équipement, animation, formation… Dans cette nouvelle et nécessaire configuration, les collectivités locales (territoriale et municipales) joueront à plein leur rôle comme dans les autres régions de l’Hexagone, notamment en ce qui concerne la mise à disposition et la gestion des locaux. Les questions foncière et immobilière sont fondamentales et rien de durable ne peut être réalisé sans cet indispensable appui. Nous sommes sollicités par de nombreuses communes qui sont désireuses d’implanter une école immersive associative sur leur territoire. Cet essor du réseau devra faire l’objet d’une véritable planification dans le cadre d’un projet académique dûment validé et encadré par tous les partenaires institutionnels concernés.
Crèscenu i zitelli… à mumenti ghjùnghjenu à u cullegiu… Serà pronta a Federazione per ssa tappa nova ?
Avete più ch’è ragiò ! Sfila u tempu è eccuci digià à l’entre di u terzu cìculu d’insignamentu (CM1 – CM2 – Sesta.) Ci sulliciteghjanu i genitori di i primi ellevi da sapè cum’è no appruntemu sta tappa decisiva. E prime scole cuncernate seranu Bastia è Biguglia. Studiemu parechje ozzioni è ne parleremu quand’ellu ci vulerà. A questione di i lucali è di l’infrastrutture hà da esse fundamentale – è sò state indiate e ragiunate cù e merrie – ma dinù quella di i mezi pedagògichi. E classe iniziali seranu cuppiate à un dispusitivu internu è si sbuccherà prestu nant’à e nostre sezzioni di sesta è quinta di 20 elevi è più. Una vera scumessa da squassà ancu quessa ma simu avvezzi à e sfide oramai.
« Pour la première fois, le concours de professeurs des écoles offre des postes sur un quota spécifique, aux réseaux immersifs associatifs. Les étudiants titulaires d’une licence ou d’un master peuvent désormais s’y inscrire. » Ghjiseppu Turchini
Scola Corsa communique beaucoup car vous devez trouver aussi une part d’autofinancement. Le soutien militant ou d’entreprises reste-t-il au rendez-vous ?
Absolument ! L’obtention d’un rescrit fiscal favorable de l’administration des impôts nous a permis de conforter notre dispositif. L’association délivre des reçus ouvrant droit à des déductions de 60% pour les entreprises donatrices et jusqu’à 66% pour les particuliers qui nous accordent leur précieux soutien. Cet apport est fondamental pour nous et nous allons ouvrir notre nouvelle campagne de dons très rapidement. Par ailleurs, sous la houlette du triumvirat de l’ancienne entreprise Mediaterra (Moune Poli, Joel Demasson et Jean-Paul Poggioli que nous remercions vivement ici) est né un comité de soutien, L’impresa per a lingua, qui regroupe plus d’une quarantaine de mécènes (la liste figure sur notre site). Cet investissement, à nos côtés, d’individus et de structures du monde de l’initiative économique est inestimable. Au-delà de leur manne financière, ils expriment un intérêt et un élan sociétal dans lequel ils comptent s’investir afin de nous amener expertise, vision et suggestions. Après la solidarité du monde culturel encore exprimée dernièrement lors de magnifiques soirées de soutien, cette aide est un véritable encouragement à poursuivre nos efforts !
Scola Corsa est une formidable aventure, que retenir de cet investissement depuis près de 5 ans maintenant ?
Des sentiments puissants affleurent à l’esprit dès que l’on met en perspective le parcours réalisé jusqu’à aujourd’hui. D’abord la conviction engrangée. À l’interne, celle de l’efficience du modèle. Les enfants s’épanouissent, parlent leur langue, s’ouvrent sur le monde, cultivent des valeurs et tissent des liens vertueux, entre eux et avec leur territoire, qui feront leur force dans l’avenir. À l’externe ensuite ; il y a cinq ans nous avons suscité interrogations, scepticisme et même animosité chez certains. Aujourd’hui une large majorité s’accorde à reconnaître le format immersif comme fondamentalement incontournable. La bataille des idées a été gagnée. Tout reste à bâtir mais les fondations sont solides et elles demeureront le socle d’une démarche forte, ancrée et faisant sens. L’adhésion et l’engouement grandissant nous encouragent et nous obligent. La famille s’élargit de jour en jour. Preghemu ch’ella si mantenga sta dinàmica. « Piglia losa è posa » dice u pruverbiu nustrale. A prova si deve fà cù a qualità, l’esigenza, l’eccellenza, l’entusiàsimu è u piacè cutidianu di custruisce inseme, d’avanzà à prò d’una sucetà appaciata, creatrice, fiera di i so patrimonii è sigura di e so iniziative. •
« Au-delà de la manne financière qu’apportent nos mécènes, ils expriment un intérêt et un élan sociétal dans lequel ils comptent s’investir afin de nous amener expertise, vision et suggestions. » Ghjiseppu Turchini









