Settimanale naziunalistu corsu dapoi 1966

N°2951

da u 24 à u 30 di sittembre di u 2026

Bilan des incendies de l’été

« L’aménagement du territoire constitue l’un des principaux outils de prévention »

JL Rossi

le 24/09/2026

Suite à notre enquête sur la mécanique des feux de forte intensité début juillet, nous revenons avec notre expert sur les feux de l’été. Jean-Louis Rossi, chercheur à l’Université Pasquale Paoli, tire le bilan pour Arritti et revient notamment sur l’importance de se préparer à des saisons feux de plus en plus intenses. Il est une évidence, agir sur l’aménagement du territoire est une priorité : « La résilience ne se construit pas au moment où le feu démarre : elle se prépare pendant des années, dans les décisions quotidiennes d’urbanisme, d’agriculture, de gestion forestière et d’investissement public ».

Arritti, par votre voix, a consacré un dossier spécial aux mégafeux à la mi-juillet. Au sortir de cette saison catastrophique, quel est votre sentiment ?
Cette saison confirme, malheureusement, ce que nous redoutions. Il ne s’agit pas seulement d’une augmentation des surfaces brûlées. Nous assistons à une transformation du contexte dans lequel les incendies se développent : des saisons plus longues et plus précoces, des végétations extrêmement sèches, des épisodes caniculaires répétés et des feux susceptibles d’atteindre rapidement de très fortes intensités.
En France, les chiffres varient selon les périodes et les méthodes de comptabilisation, mais à la fin du mois de juillet, le gouvernement faisait état de plus de 116.000 hectares parcourus par les flammes, contre environ 70.000 hectares pour l’ensemble de la saison 2022, déjà considérée comme exceptionnelle. À l’échelle européenne, plus de 576.000 hectares avaient déjà brûlé à la mi-août, dans un contexte marqué par des incendies majeurs en Espagne, au Portugal, en France, en Grèce, en Italie, mais aussi dans des régions jusqu’alors beaucoup moins exposées.
Il faut toutefois éviter une lecture exclusivement climatique. Le changement climatique agit comme un puissant amplificateur : il rend la végétation plus inflammable, allonge les périodes à risque et multiplie les fenêtres météorologiques favorables aux feux extrêmes. Mais une catastrophe naît de la rencontre entre un feu, des continuités de combustible, des populations et des biens exposés, des territoires insuffisamment préparés et, parfois, des dispositifs de gouvernance ou de prévention trop fragmentés.
Le feu n’est donc pas, par nature, une catastrophe. Il peut être un processus écologique ou un outil de gestion. Il devient catastrophique lorsqu’il atteint une intensité qui dépasse les capacités de lutte et rencontre des territoires vulnérables. La leçon de 2026 est que l’on ne pourra pas répondre à cette évolution uniquement en augmentant les moyens d’extinction.

Quel est le bilan en Corse par rapport aux années précédentes ?
Le bilan reste provisoire, car la saison n’est pas achevée. Il est néanmoins très lourd, particulièrement en Haute-Corse. Les estimations satellitaires disponibles au 10 septembre indiquaient environ 1.900 hectares parcourus par le feu dans ce seul département. Elles doivent être interprétées avec prudence, mais elles donnent la mesure de l’écart avec les saisons récentes.
À titre de comparaison, la campagne estivale de 2024 en Haute-Corse avait représenté un peu plus de 100 hectares brûlés, et celle de 2023 presque 300 hectares. En 2026, plusieurs incendies importants se sont succédé ou ont duré longtemps : Corti et les vallées de la Restonica et du Tavignanu, Albertacce, Biguglia, Cagnanu, Calinzana, Venacu, puis encore différents départs au mois de septembre. Le feu de Corti, à lui seul, a parcouru environ 1.000 hectares selon le bilan gouvernemental présenté à la fin juillet.
Au-delà des hectares brûlés, il faut regarder la durée des interventions, leur simultanéité, la mobilisation répétée des personnels, les reprises de feu, les menaces pesant sur les habitations et les difficultés d’accès. Deux saisons présentant la même surface brûlée peuvent avoir des conséquences opérationnelles très différentes.
Cette année doit donc être considérée comme une alerte majeure. Elle montre que la Corse peut être confrontée à plusieurs incendies puissants au cours d’une même période, avec un risque de saturation des ressources locales et une moindre disponibilité des renforts nationaux lorsque le continent est lui-même fortement touché.

Début septembre, le SIS 2B a alerté sur un risque de rupture des secours. Cela est-il justifié ou traduit-il une exaspération face aux nombreux départs de feu volontaires ?
L’alerte me paraît pleinement justifiée, même si elle traduit aussi, très légitimement, l’exaspération des personnels.
La rupture capacitaire ne signifie pas que les secours cessent brutalement de fonctionner. Elle désigne le moment où la simultanéité et la durée des opérations mobilisent une telle part des personnels, des véhicules et des moyens aériens que la capacité à répondre à un nouvel incendie, ou même aux secours courants, devient très fragile. Le SIS 2B a évoqué jusqu’à dix incendies d’origine malveillante par semaine, une pression continue depuis le mois de juin et des moyens fortement mobilisés sur certains feux pendant plusieurs semaines.
Dans une île, cette situation est encore plus préoccupante. Lorsque plusieurs feux surviennent simultanément en Corse et sur le continent, les moyens aériens et les colonnes de renfort ne sont pas immédiatement disponibles. Les limites ne sont alors pas seulement budgétaires : elles deviennent humaines, matérielles et physiques.
Les mises à feu volontaires sont évidemment intolérables et doivent faire l’objet d’une réponse ferme. Mais il serait dangereux de réduire le problème à la seule malveillance. Un départ de feu ne devient un grand incendie que s’il rencontre un milieu capable de soutenir sa propagation. Il faut donc agir à la fois sur les causes d’ignition, sur les continuités de combustible, sur l’exposition des habitations et sur la capacité du territoire à anticiper l’événement.

Restonica 2026

Faut-il renforcer la lutte ?
Il faut bien sûr maintenir des moyens de lutte puissants, disponibles et adaptés : personnels en nombre suffisant, renouvellement des véhicules, moyens aériens, formation, renseignement, anticipation et coordination entre services. Il faut aussi mieux prendre en compte la fatigue des personnels et pérenniser les financements, car les saisons s’allongent et l’activité ne se limite plus à juillet et août.
Mais augmenter indéfiniment les moyens de lutte ne suffira pas. Lorsqu’un incendie atteint une certaine puissance, les pompiers ne peuvent plus attaquer directement le front. La priorité devient alors la protection des vies, des habitations et des infrastructures. Il existe donc une limite physique à la lutte.

Que faire alors ?
Il faut rééquilibrer l’action publique en faveur de la prévention et de la résilience territoriale :
– appliquer réellement les obligations légales de débroussaillement, en accompagnant les particuliers et les communes ;
– maintenir les pistes, les points d’eau et les ouvrages de défense des forêts contre l’incendie ;
– recréer des discontinuités dans les paysages par l’agriculture, l’élevage, le pastoralisme et des traitements ciblés de la végétation ;
– concevoir des mosaïques paysagères entretenues et multifonctionnelles ;
– mieux protéger les interfaces entre les espaces naturels et les zones habitées ;
– préparer les populations à l’évacuation et à l’autoprotection ;
– développer la surveillance, la détection précoce et les outils d’aide à la décision ;
Les coupures et les mosaïques de combustible ne doivent cependant pas être présentées comme des barrières capables d’arrêter à elles seules un feu extrême. Elles peuvent réduire localement l’intensité, fragmenter le front et créer des conditions plus favorables à l’intervention. Mais leur efficacité dépend de leur emplacement, de leur largeur, de leur entretien, de la météo et du comportement du feu. Les sautes de feu peuvent toujours les franchir.
Il faut donc passer d’une politique centrée sur l’événement à une véritable gestion intégrée du feu, reliant prévention, aménagement du territoire, gestion des paysages, préparation opérationnelle, lutte et reconstruction.

Les résultats de la recherche sont-ils suffisamment pris en compte dans les politiques publiques ?
Il y a des progrès, mais le passage de la connaissance à l’action demeure trop lent et trop irrégulier.
Nous disposons aujourd’hui de connaissances beaucoup plus précises sur la propagation des feux, les seuils d’intensité au-delà desquels la lutte devient très difficile, le rôle de l’humidité de la végétation, les distances de sécurité ou encore l’influence de l’organisation du paysage. Des outils d’anticipation et d’aide à la décision sont également développés. Mais ils ne produisent un effet réel que s’ils sont conçus avec les services opérationnels, compris par les élus et intégrés dans les décisions d’aménagement.
À l’Université de Corse, nos travaux sont justement menés en relation étroite avec les acteurs du territoire, notamment les SIS, la Collectivité de Corse et les autres services réunis au sein du groupe technique interservices. Des projets comme GOLIAT ou PREVIFEU ont permis de rapprocher scientifiques, opérationnels, gestionnaires et décideurs. Cette coopération est indispensable : les chercheurs ne doivent pas seulement transmettre des résultats, mais coconstruire des solutions avec ceux qui devront les appliquer.
À l’échelle internationale, le constat est comparable. Les connaissances progressent, mais les politiques restent souvent organisées en secteurs séparés : sécurité civile, forêt, agriculture, urbanisme, environnement. Or le risque incendie traverse l’ensemble de ces politiques. Le véritable enjeu est donc autant institutionnel que scientifique.

Une bonne application du Padduc ne devrait-elle pas aider à mieux nous protéger ?
Oui, clairement. Le Padduc fixe une stratégie d’aménagement durable de la Corse, encadre les politiques publiques et s’impose aux documents locaux d’urbanisme. Sa bonne application peut contribuer à limiter l’urbanisation diffuse, à préserver les espaces agricoles et pastoraux, à mieux organiser les extensions urbaines et à éviter de créer de nouvelles situations d’exposition au feu.
On ne peut pas continuer à construire dans des secteurs fortement exposés sans examiner les voies d’accès et d’évacuation, la disponibilité de l’eau, la défendabilité des bâtiments, la végétation environnante et la capacité réelle des secours à intervenir. Chaque nouvelle habitation isolée dans le maquis accroît potentiellement le nombre de personnes et de biens à protéger, tout en mobilisant des moyens qui ne peuvent plus être engagés sur le front du feu.
L’aménagement du territoire constitue donc l’un des principaux outils de prévention. Il faut penser simultanément les lieux où l’on construit, les activités que l’on maintient, la manière dont on gère la végétation et les conditions dans lesquelles les secours pourront agir. La résilience ne se construit pas au moment où le feu démarre : elle se prépare pendant des années, dans les décisions quotidiennes d’urbanisme, d’agriculture, de gestion forestière et d’investissement public.
En définitive, notre objectif ne peut pas être d’empêcher tout feu ni de rechercher à tout prix une absence totale de surface brûlée. Il doit être d’éviter que les incendies ne deviennent des catastrophes humaines, sociales, écologiques et économiques. Cela suppose de continuer à renforcer nos capacités opérationnelles, mais surtout de construire collectivement des territoires capables d’anticiper, de résister et de se relever. •

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