Settimanale naziunalistu corsu dapoi 1966

N°2945

da u 16 à u 22 di lugliu di u 2026

Jean-Louis Rossi, expert du risque incendie de forêt

« La Corse doit devenir un territoire plus résilient face au feu »

Rossi feu

le 16/07/2026

Par Fabiana Giovannini

Chaque année, mais cette année peut-être plus encore avec la très forte canicule qui sévit très tôt, la question des incendies de forte intensité revient à l’actualité de manière dramatique. 13 personnes sont mortes en Andalousie, plusieurs sont portées disparues. En France, Catalogne et Occitanie sont ravagées par les flammes, des milliers d’hectares ont brûlé, des maisons et véhicules ont été détruits, des exploitations agricoles sont ravagées, des entreprises sont en péril et toute une biodiversité disparaît… et à cette heure, la forêt de Fontainebleau est en flamme.
Arritti ouvre le dossier avec un expert de la question. Il est corse, opère à l’Università Pasquale Paoli avec qui notre île rayonne au niveau mondial et se veut laboratoire d’idées. Jean-Louis Rossi nous explique la mécanique de ces feux de forte intensité et comment la Corse doit s’y préparer.

Professeur des universités en physique à l’Université de Corse, Jean-Louis Rossi mène ses activités de recherche au sein de l’UMR SPE 6134, dans le cadre du projet FEUX. Ses activités scientifiques s’articulent aujourd’hui autour de trois axes majeurs : le développement de modèles physiques dédiés au comportement des feux de haute intensité ; l’étude et la modélisation de leurs impacts thermiques sur la végétation méditerranéenne, notamment le maquis ; et la conception de modèles opérationnels permettant d’évaluer les distances de sécurité pour les personnels exposés.
Ses travaux visent à développer des outils d’aide à la décision, fondés sur la modélisation physique et validés par l’expérimentation et les observations de terrain. •

Encore un été à catastrophe sur le front des incendies… toute l’Occitanie est en feu…

Malheureusement, la tendance est préoccupante. Il faut toutefois rappeler une chose essentielle : le changement climatique n’allume pas les incendies, mais il crée des conditions de plus en plus propices à leur développement. La hausse des températures, les sécheresses plus longues et une végétation de plus en plus sèche favorisent non seulement la propagation des feux, mais surtout l’apparition d’incendies de très forte intensité, beaucoup plus difficiles à maîtriser.
Ce que nous observons aujourd’hui dans le sud de la France est particulièrement révélateur de cette évolution. Une végétation soumise durablement à la sécheresse nécessite moins d’énergie pour s’enflammer et, une fois le feu établi, elle peut libérer très rapidement une quantité considérable d’énergie. Le véritable enjeu, à mes yeux, est donc celui de l’intensité des incendies.

Cela va aller en s’aggravant avec le changement du climat ?
Nous risquons de rencontrer de plus en plus fréquemment des feux dont la puissance dépasse, au moins ponctuellement, les capacités d’action directe des moyens de lutte. Ce n’est évidemment pas une remise en cause du travail remarquable des sapeurs-pompiers. C’est une réalité physique : au-delà de certains niveaux d’intensité et de rayonnement thermique, l’engagement des personnels au contact du feu devient extrêmement difficile, voire dangereux.
Les dernières années illustrent clairement cette évolution. En France, l’année 2022 a été exceptionnelle avec environ 72.000 ha de forêts et d’espaces naturels brûlés. À l’échelle européenne, nous avons également connu plusieurs saisons particulièrement sévères, avec des incendies majeurs en Grèce, au Portugal ou en Espagne. L’année 2025 a constitué une saison record dans l’Union européenne, avec plus d’un million d’hectares brûlés.
Nous constatons également un allongement de la saison des feux. Les incendies importants peuvent apparaître plus tôt au printemps et se poursuivre plus tard en automne. Le risque tend à s’étendre géographiquement. En France, il n’est désormais plus exclusivement méditerranéen et concerne progressivement de nouveaux territoires. Donc oui, si nous ne modifions pas profondément notre approche, la situation peut s’aggraver.

Comment y faire face ?
Nous devons bien sûr conserver et adapter des moyens de lutte performants, mais nous ne pourrons pas répondre au changement climatique uniquement en ajoutant des avions et des camions. Il faut surtout agir en amont : sur la végétation et la continuité du combustible, sur le débroussaillement, l’aménagement des territoires, la protection des interfaces entre les zones habitées et les espaces naturels, mais aussi sur l’anticipation et l’aide à la décision. La question n’est donc plus seulement : « Comment éteindre davantage de feux ? » Elle devient aussi : « Comment préparer nos territoires et nos personnels à des feux plus intenses et potentiellement hors normes ? » C’est l’un des grands enjeux des prochaines années.

Comment s’annonce la saison du feu en Corse ?
Un incendie dépend de plusieurs facteurs qui évoluent en permanence : l’état hydrique de la végétation, les températures, le vent, mais aussi, bien évidemment, les départs de feu. Il est donc difficile, et scientifiquement hasardeux, d’annoncer à l’avance que nous aurons une saison catastrophique… ou pas.
Nous devons néanmoins être particulièrement vigilants. La saison a démarré tôt sur le continent et les surfaces déjà parcourues par le feu sont importantes. En Corse, nous avons également connu des épisodes de fortes chaleurs précoces. Si ces conditions se prolongent, elles vont accentuer le stress hydrique de la végétation et augmenter progressivement sa disponibilité au feu. Il faut aussi garder à l’esprit que moins de 5  % des incendies sont responsables de l’essentiel des dégâts. Ce sont précisément ces feux de forte puissance, parfois incontrôlables pendant une partie de leur développement, qui m’inquiètent le plus. Une saison peut sembler relativement calme pendant plusieurs semaines et basculer à l’occasion d’un seul départ de feu, au mauvais endroit, au mauvais moment, avec une végétation très sèche et des conditions météorologiques défavorables.

Sommes-nous armés pour y faire face ?
La Corse dispose de personnels très expérimentés, d’une véritable culture du feu et d’un dispositif de prévention et de lutte particulièrement performant. Le savoir-faire de nos opérationnels est remarquable. Mais cela ne doit pas nous conduire à baisser la garde. Notre territoire cumule plusieurs facteurs aggravants : une végétation importante et parfois continue, la fermeture progressive de certains milieux ruraux, un relief complexe et une très forte pression humaine et touristique pendant la période où le risque est maximal.
Les conditions nous imposent une vigilance maximale. La prévention, l’anticipation et la détection précoce sont essentielles. Face à un feu de forte puissance, lorsqu’il devient incontrôlable, les possibilités d’action directe se réduisent considérablement. L’objectif est donc aussi d’éviter que le feu n’atteigne ces niveaux d’intensité et de donner aux opérationnels les meilleures conditions possibles pour intervenir en sécurité.

Les moyens notamment aériens positionnés dans l’île ont été envoyés en renfort sur le continent… ce qui pose un problème pour la lutte, de quoi notre île aurait-elle besoin selon vous ?
Bien entendu, nous pourrions toujours appeler à davantage de moyens, notamment aériens. Dans un territoire insulaire et montagneux comme le nôtre, ils sont essentiels. Mais il faut aussi tenir compte de la réalité budgétaire et d’un contexte nouveau : lorsque plusieurs régions sont simultanément confrontées à des incendies majeurs, les moyens nationaux sont nécessairement répartis en fonction des urgences.
Nous devons donc adapter notre stratégie et renforcer 3 axes : la prévention, la pédagogie et l’anticipation. Le premier objectif est de diminuer le nombre de départs de feu. 9 feux sur 10 sont d’origine humaine, qu’elle soit accidentelle, imprudente ou volontaire. Cela signifie que nous disposons d’un véritable levier d’action. Chaque départ évité réduit la pression sur les moyens opérationnels et permet de conserver des capacités d’intervention pour les situations les plus critiques.
Il faut également minimiser les situations à risque par le débroussaillement, la gestion de la végétation et une meilleure connaissance des comportements à adopter lors des journées de danger élevé. La prévention ne doit pas être vécue uniquement comme une contrainte : nous devons construire une véritable culture partagée du risque. Cela passe nécessairement par la pédagogie et l’explication.
Enfin, nous devons faire un effort majeur sur l’anticipation. La communauté scientifique aura, à mon sens, un rôle croissant à jouer en appui de nos opérationnels, en mettant à leur disposition des modèles et des outils d’aide à la décision. Il ne s’agit évidemment pas de se substituer à l’expérience du terrain, mais de lui apporter des informations supplémentaires pour mieux anticiper les situations dangereuses.
C’est précisément la démarche du projet de recherche partenarial PREVIFEU, financé par le PUI Med’Innov1. Dans ce cadre, l’entreprise Climat’Innov2 met à disposition de tous les opérationnels insulaires qui le souhaitent un outil de prédiction et d’aide à l’anticipation.

C’est-à-dire ?
Cet outil est évolutif et doit s’enrichir des avancées scientifiques, des données disponibles et des retours d’expérience du terrain. À terme, ces travaux doivent également contribuer à l’aide à l’aménagement du territoire, notamment pour mieux identifier les secteurs exposés et évaluer l’impact d’actions de gestion de la végétation.
Les moyens de lutte restent indispensables. Mais moins de départs de feu, moins de situations à risque et une meilleure anticipation, c’est aussi davantage de capacité d’action lorsque survient le feu que nous n’avons pas pu éviter. C’est sur cet équilibre entre prévention, pédagogie, science et réponse opérationnelle que nous devons construire notre stratégie en Corse.

La Corse, notamment son université, est à la pointe de la recherche sur la lutte et la prévention incendie, précisez-nous les grands axes travaillés…
L’Université de Corse travaille sur les feux de végétation depuis plus de 20 ans. Cette dynamique est née d’une idée et d’une vision portées par Jacques-Henri Balbi, aujourd’hui à la retraite, qui avait compris très tôt l’intérêt de développer en Corse une recherche scientifique de haut niveau sur les incendies.
Cette histoire est aussi marquée par une véritable reconnaissance internationale. Un modèle de propagation des feux développé dans le cadre de ces travaux est aujourd’hui connu dans la communauté scientifique mondiale sous le nom de « Balbi model ». C’est évidemment une grande fierté pour nous, mais surtout une reconnaissance de la qualité du travail scientifique réalisé ici, en Corse, depuis de nombreuses années.
Nous avons fait le choix d’une recherche pluridisciplinaire. Nous travaillons sur la physique et le comportement du feu, notamment les feux de forte intensité, sur leurs impacts thermiques sur la végétation et les constructions, sur la sécurité des personnels, mais aussi sur l’informatique, le traitement d’images et le développement d’outils opérationnels.
Notre logique est simple : nous sommes des chercheurs d’un territoire particulièrement exposé aux incendies et notre recherche doit se mettre au service de ce territoire. Cela ne signifie pas faire une recherche uniquement locale. Les problématiques que nous étudions en Corse, végétation méditerranéenne, relief complexe, feux de forte intensité, interfaces entre espaces naturels et zones habitées, sont aujourd’hui au cœur des préoccupations internationales.
Le projet GOLIAT3 illustre parfaitement cette démarche.

Qu’est-ce que Goliat ?
GOLIAT a associé chercheurs, opérationnels et acteurs du territoire avec un objectif très concret : développer des outils et des méthodes répondant à des besoins identifiés sur le terrain.
L’un des résultats les plus emblématiques est ARGOS4, un outil de géolocalisation des points chauds par drone. Après un incendie, des zones incandescentes peuvent subsister et provoquer des reprises. ARGOS exploite les images thermiques acquises par drone, détecte ces points chauds et calcule leur position GPS afin de transmettre une information directement exploitable par les opérationnels. Depuis l’été 2024, l’outil est mis à disposition des deux Services d’incendie et de secours corses de Corse (SIS 2A/2B) et il est effectivement utilisé sur le terrain. C’est un exemple très concret du transfert de la recherche vers l’opérationnel.
Nous poursuivons cette logique avec PREVIFEU, financé par le PUI Med’Innov. L’objectif est de progresser dans la prévision du comportement des incendies et l’aide à l’anticipation. Avec Climate Innov, nous travaillons à mettre des outils de prédiction à la disposition des opérationnels insulaires, puis à les faire évoluer grâce aux avancées scientifiques et aux retours du terrain.
À terme, ces travaux doivent également contribuer à l’aide à l’aménagement du territoire.
Notre force est aussi de savoir que nous ne pouvons pas tout faire seuls. Nous savons aller chercher les compétences là où elles se trouvent. Nous travaillons, par exemple, avec des équipes de l’Université de Toulon et de Marseille (AMU) et développons des échanges avec des chercheurs aux États-Unis ou en Australie, deux pays particulièrement confrontés aux feux extrêmes.
Dans cette même logique d’ouverture et de rapprochement avec le monde opérationnel, nous venons également de signer une convention avec l’Entente Valabre. Ce partenariat doit renforcer les échanges entre recherche, formation et expertise opérationnelle et faciliter le transfert de nos travaux vers les acteurs de la sécurité civile.
Je crois que c’est précisément ce que la Corse peut apporter à la réflexion mondiale : un territoire laboratoire et une capacité à faire travailler ensemble chercheurs et opérationnels. La science doit partir des problématiques du terrain, construire des modèles, les confronter à l’expérimentation et revenir vers le terrain avec des outils concrets.
Face aux feux extrêmes et au changement climatique, personne ne trouvera seul la solution. Notre rôle, à l’Université de Corse, est de contribuer à cette intelligence collective tout en gardant une priorité très claire : mettre nos compétences scientifiques au service de la Corse et de ceux qui protègent notre territoire.

À quoi notre île doit-elle se préparer ?
Je veux rester optimiste, mais nous devons être vigilants et surtout réalistes. La Corse doit se préparer à des saisons de feu potentiellement plus longues et à la possibilité de rencontrer plus fréquemment des incendies de très forte intensité. Nous devons accepter cette nouvelle réalité, non pas pour céder au fatalisme, mais précisément pour mieux nous y préparer.
Je crois qu’il faut être très pragmatique. Nous ne pourrons pas mettre un camion de pompiers derrière chaque maison ni un avion au-dessus de chaque départ de feu. Les moyens de lutte sont indispensables, mais ils ont des limites, notamment lorsque plusieurs incendies majeurs surviennent simultanément. Notre responsabilité collective est donc de réduire le risque avant que le feu ne démarre et de préparer le territoire lorsqu’il finit malgré tout par survenir.
Cela suppose aussi de regarder ce que faisaient nos anciens. Sans idéaliser le passé, ils entretenaient et utilisaient davantage le territoire. L’agriculture, l’élevage, le pastoralisme et les activités rurales contribuaient à maintenir des milieux plus ouverts. Le feu lui-même était aussi un outil, lorsqu’il était utilisé avec un savoir-faire et dans un cadre maîtrisé. Avec la désertification rurale et l’abandon de certaines terres, nous avons progressivement perdu une partie de ces pratiques et de ces connaissances. La végétation s’est refermée et la biomasse combustible s’est accumulée.

Lutter contre la désertification pour mieux se protéger ?
Protéger la nature ne signifie pas nécessairement la mettre sous cloche. Dans certains territoires, ne plus intervenir peut aussi conduire à une accumulation de combustible et, à terme, à des incendies beaucoup plus puissants. Nous devons donc retrouver une gestion intelligente du territoire, adaptée à notre époque, en conciliant bien sûr la prévention des incendies et la préservation de la biodiversité.
C’est aussi pour cela que nous nous intéressons, dans nos projets de recherche, aux pratiques pastorales, aux feux maîtrisés et à l’agro-sylvo-pastoralisme. Il ne s’agit évidemment pas de revenir cinquante ou cent ans en arrière, mais de comprendre ce qui fonctionnait, de retrouver certains savoir-faire que nous avons perdus et de les confronter aux connaissances scientifiques et aux outils d’aujourd’hui.
Je reste donc optimiste parce que nous avons en Corse des opérationnels expérimentés, des chercheurs, des gestionnaires et une connaissance historique très forte du territoire. Mais il faut désormais réussir à faire travailler toutes ces compétences ensemble. Nous devons parfois regarder dans le rétroviseur pour mieux préparer l’avenir : comprendre ce que nos anciens savaient faire, conserver ce qui était pertinent et y ajouter la science, la technologie et les capacités d’anticipation dont nous disposons aujourd’hui.
À mon sens, la Corse doit se préparer non pas seulement à combattre davantage de feux, mais à devenir un territoire plus résilient face au feu. C’est une différence fondamentale. •

  1. https://www.universita.corsica/fr/recherche/pui/ ↩︎
  2. https://climate-innov.com ↩︎
  3. https://goliat.universita.corsica ↩︎
  4. https://www.universita.corsica/fr/focus/focus-argos/ ↩︎

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