L’ancien préfet de Corse Amaury de Saint Quentin a été auditionné par les membres de la mission d’information sur l’avenir institutionnel de la Corse le 28 janvier 2025. Lors de cette audition, la question du « degré de pénétration de la maffia » dans l’île. Sa déclaration est sans équivoque quant à la situation du crime organisé en Corse : le crime organisé est, selon l’ancien haut fonctionnaire, présent dans toutes les strates de notre société insulaire. En réaction à ces propos inédits, Léo Battesti, du collectif A vita Iè A Maffia Nò et Jean-Toussaint Plasenzotti, du collectif Massimu Susini, ont répondu à nos questions.
Le mardi 28 janvier, l’ancien préfet de Corse Amaury de Saint Quentin, en poste sur l’île de 2022 à 2024, a été catégorique face aux différents députés composant la mission d’information sur l’avenir institutionnel de la Corse. Détail important, lorsque la question a été posée, il s’agissait de savoir quel était le « degré de pénétration de la mafia » en Corse. À ce jour, le droit français ne reconnaît sous aucune forme le terme « mafia », lui préférant ceux de « crime organisé » ou « dérives mafieuses ». L’ancien préfet, représentant de l’État par excellence, ne contredit non seulement pas le terme mais l’abonde. « La bataille sémantique a été gagnée » commente Léo Battesti. « Je veux voir l’approche la plus optimiste : la parole est plus libérée du côté des responsables de l’État régalien ». Le fruit d’un travail de longue haleine depuis 2019 de la part du collectif A Vita Iè A Maffia Nò.
Jean Toussaint Plasenzotti accueille également cette déclaration avec optimisme. « Amaury de Saint-Quentin ne fait pas cette déclaration dans un but intéressé, il est interrogé par la mission parlementaire, il est censé être franc et sincère dans ses propos. Il a une expérience directe de la Corse ». Le président du collectif Massimu Susini poursuit : « la situation est bien plus grave que ce qu’on avait imaginé. On ne dit pas que les choses se sont aggravées, on découvre que c’est très grave. Ce que dit l’ancien préfet de Corse, ce que disent les magistrats, va dans le sens de ce que l’on dit depuis des années ».
Durant son audition, l’ancien préfet constate en effet la gravité de la situation en Corse, bien au-delà de ce qu’il a pu « connaître en Outre-Mer » pendant 4 ans. Cependant, le haut fonctionnaire est loin d’être la première personne à alerter l’État français sur la question mafieuse en Corse. De nombreux magistrats, jusqu’aux instances de la Juridiction inter-régionale spécialisée (JIRS) ont déjà fait état de l’importance du phénomène criminel dans notre île.
Les suites à donner à ces déclarations : encore un long chemin
« La première chose qu’il faut noter, c’est l’absence de réaction à la fois des autorités et des élus », explique Jean-Toussaint Plasenzotti. « Ce n’est pas normal, notamment venant des maires qui sont les premiers politiques en ligne de front du phénomène mafieux ». De fait, au moment de la rédaction de cet article, aucun élu en Corse ou même membre du gouvernement n’a réagi aux propos d’Amaury de Saint-Quentin. Le rapport n’est pour l’instant pas présenté officiellement, mais l’absence de réactions politiques questionne tout de même le militant.
Léo Battesti abonde : « Il y a un besoin de réponses, c’est ce que demande la population. Quand on a constitué notre collectif en 2019, la première chose qu’on a dit c’est qu’il faut la mobilisation des citoyens et une prise de conscience générale. […] Ce qu’il faut, c’est que les politiques balaient devant leur porte et qu’ils prennent leurs responsabilités, surtout à un moment aussi critique que pendant les discussions sur l’autonomie. S’imaginer avoir plus de pouvoirs sans traiter ce problème, c’est suicidaire pour la Corse ».
A Vita Iè A Maffia Nò a d’ores et déjà lancé les invitations à l’intention du tissu politique Corse et français, et les enjoint à s’emparer des propos de l’ancien préfet pour en tirer les conclusions qui s’imposent. « Nous avons demandé à rencontrer le Garde des Sceaux et ministre de la Justice Gérald Darmanin. il y aura des rencontres également avec les élus corses ».
Léo Battesti développe la nécessité du dialogue : « il le faut absolument. Aujourd’hui en Corse, on parle de ‘seulement’ quelques dizaines de personnes qui tirent les ficelles de la mafia, on est loin de pays comme le Mexique où ce sont des milliers de criminels impliqués ». La situation en Corse serait donc encore contrôlable voire réversible si on s’y prend à temps, en intégrant par exemple cette question aux débats sur l’autonomie. Malgré son avis très favorable à l’autonomie, le président du collectif commente : « Beaucoup de gens ne croient plus en en la vertu purement institutionnelle de l’autonomie parce qu’ils ont peur, ils ont peur de se retrouver avec des gens qui auront encore plus de pouvoir qu’ils n’en ont aujourd’hui. »
Le président du collectif Massimu Susini, quant à lui, insiste sur la nécessité de bousculer la classe politique française. « Il est nécessaire de renforcer les lois contre la criminalité organisée, mais il y a un certain nombre de parlementaires qui sont assez frileux, notamment pour des raisons “culturelles”. La mafia serait un phénomène ne pouvant pas toucher un pays comme la France.
Également, il faut faire très attention à ne pas attenter aux droits de l’Homme, au droit de propriété [concernant la confiscation des biens criminels, NDLR] ». Cependant, Jean-Toussaint Plasenzotti souligne que, à quelques kilomètres des côtes corses, l’Italie a su prendre en compte la réalité mafieuse et donner l’exemple en matière législative. « L’Italie est en Europe il me semble, et est loin d’être un pays pauvre ou non-développé ! » commente le militant.
L’absence de réactions politiques reste le grand point d’interrogation aujourd’hui. L’une des suppositions les plus crédibles est que les élus Corses, notamment les conseillers exécutifs, se réservent le droit de commenter cette déclaration le 27 février lors de la session de l’Assemblée de Corse dédiée aux questions mafieuses. D’ici là, il est évident que les membres des collectifs mais également la société Corse attendent des réponses pour que la question mafieuse devienne le sujet qu’il aurait dû être depuis longtemps en Corse et en France. •








