Le rapport présenté à la Commission des lois de l’Assemblée nationale*1, qui enclenche la procédure devant aller jusqu’à la révision constitutionnelle qui ouvrira les portes à l’autonomie de la Corse, vient d’être approuvé par la mission parlementaire à la quasi-unanimité moins une voix, la voix du Rassemblement national. Son représentant a fait part de l’opposition totale de son groupe au processus engagé entre l’état et la Corse. Pendant ce temps, le président du RN Jordan Bardella paradait dans un quartier populaire d’Aiacciu…
Le vote négatif de ce Monsieur Stéphane Rambaud, député du Var, n’est pas qu’anecdotique. Ayant une origine corse dans l’Alta Rocca, il s’était laissé entraîner lors de la mission menée en Corse, et il déclarait à qui voulait l’entendre qu’il était prêt à aller dans le sens de la Corse et de la majorité des députés qui en faisaient partie. Puis, le jour du vote, il est arrivé tout penaud pour dire qu’il avait reçu une consigne ferme de son parti pour voter contre, et qu’il était obligé de la suivre. En précisant qu’on l’avait même menacé, s’il ne le faisait pas, de lui retirer l’investiture en cas de nouvelles élections.
Cette anecdote rejoint l’attitude du Rassemblement national en Corse lors des dernières élections législatives. Sa candidate de la seconde circonscription de Haute-Corse, déterminée à rester dans la triangulaire du second tour, a déclaré au Monde qu’elle avait vu sa candidature retirée par Paris sans même avoir été consultée, dans le seul but de favoriser la perte de son siège de député par Jean Félix Acquaviva. Ce retrait forcé au profit du candidat LR n’est pas, lui non plus, anecdotique, puisque la seconde circonscription de Haute Corse est la seule en France où il en a été ainsi. Dans toutes les autres triangulaires, le candidat RN, quand il le pouvait, s’est maintenu, offrant ainsi de nombreux sièges au Nouveau front populaire, y compris des députés LFI. Mais en Corse, le mot d’ordre venu de Paris a été de faire une exception pour faire barrage au candidat autonomiste.
Ces deux anecdotes décrivent bien à quel point l’hostilité du Rassemblement national à une Corse autonome est profonde et déterminée, et à quel point elle est bien enracinée au plus haut niveau du parti.
Quiconque se soucie de l’avenir de la Corse et de son peuple, d’un demi-siècle d’une lutte faite de tant de sacrifices depuis Aleria, et de celle qui remonte bien plus loin dans l’Histoire, alors que l’on célèbre le tricentenaire de la naissance de Pasquale Paoli, doit intégrer cette donnée objective : le Rassemblement national est un ennemi déterminé du peuple corse et il nous faut le combattre.
Dans ce cadre, la venue en Corse de son président Jordan Bardella, accueilli par une foule hétéroclite aux Salines à Aiacciu, est préoccupante et inquiétante. Elle montre que la vague populiste et démagogique qui traverse l’Europe entière nous affecte nous aussi gravement.
Qui étaient ces centaines d’afficionados d’un dirigeant au profil de videur de boîte de nuit dont la bonne fortune médiatique s’étale de plus en plus à la une de médias investis avec méthode par l’extrême-droite la plus fortunée ?
Sur les réseaux sociaux, ceux qui les ont croisés ce jour-là mentionnent de nombreux continentaux dont le vote s’est libéré lors des derniers scrutins, à l’image de ces candidat-e-s propulsés apprentis-parlementaires par le RN sans aucune compétence pour cela, et qui ont postulé pour représenter la Corse à l’Assemblée nationale alors qu’ils sont étrangers à ses valeurs, à sa culture et à son Histoire.
Ces gens-là sont portés par une vague démographique récente, ce qui ne les empêche pas de vitupérer à qui mieux mieux contre la « submersion » de l’immigration. Ils sont devenus une donnée de l’équation politique corse, et ils s’expriment sans retenue désormais. Le Rassemblement national leur a donné un visage lors des élections législatives, et ils s’enhardissent avec des accents coloniaux bien identifiés : la Corse sans les Corses !
Mais on ne peut ignorer non plus que de nombreux Corses « nustrali » accompagnent cette vague populiste dont la vocation est pourtant de nuire à la Corse. Au-delà de quelques nostalgiques de la CFR, ils expriment une confusion politique désolante, portée par le regain de la xénophobie anti-immigration qui est dans l’air du temps ici comme dans toute l’Europe.
Pour leur faire obstacle, il n’y a qu’un seul chemin, celui du nationalisme corse démocratique. Il faut pour cela qu’il sorte de ses querelles conjoncturelles, qu’il refonde un projet collectif mobilisateur, et qu’il formule en vue des prochains scrutins une offre politique attractive.
C’est tout l’enjeu des années électorales qui nous attendent, en 2026 (municipales), 2027 (présidentielle puis législatives) et 2028 (territoriales).
Ces dernières désigneront, nous l’espérons vivement, les premiers élus de la Corse autonome. Qui peut souhaiter, par lassitude ou par lascià corre, en confier la direction à des forces politiques hostiles au peuple corse ? •








