La scène politique française a sombré dans un absurde théâtre des apparences. Sébastien Lecornu, nommé Premier ministre le 9 septembre, démissionne le 6 octobre – soit quelques heures après la nomination de son gouvernement, avant même la tenue de son premier conseil des ministres. Ce gouvernement a vécu moins que le temps d’une longue pause café : le record de la Ve République est battu.
Ce retournement n’est pas qu’une péripétie institutionnelle – c’est un révélateur brutal. Macron, d’abord porté par l’illusion d’un exécutif « responsable », se voit contraint de demander au même Lecornu de dialoguer avec les partis d’opposition pour sauver les meubles. Quel aveu d’impuissance. Quel aveu d’un pouvoir au bord du gouffre.
Ce spectacle est d’autant plus insoutenable qu’il touche à l’essence de la démocratie : le rapport entre responsables et citoyens. Où sont les idées de fond ? Où sont les compromis réels ?
Mais si la politique est devenue si lamentable, c’est aussi parce qu’elle ressemble à ceux qui votent. Une société vidée de sens ne peut enfanter que des dirigeants à son image. Une France biberonnée aux chaînes d’info en continu, hypnotisée par les querelles d’égo et les « coups » de communication, obsédée par la vitesse, le clash et le vide. Des citoyens façonnés par TikTok, par les « reels » d’indignation instantanée, par la pulsion du commentaire. Une époque où l’on confond popularité et légitimité, émotion et raison, buzz et vision. Et les générations qui montent – abreuvées dès l’enfance à ce flot d’images sans pensée – en deviennent les victimes consentantes. L’avenir politique, si tant est qu’il en ait encore un, est prisonnier d’une culture du zapping.
C’est pourquoi la Corse doit refuser cette contamination du vide. Elle doit rester un lieu de sens, de durée, de conscience. Elle doit être le contrepoint d’un monde qui se dissout, le rappel d’une exigence politique, d’un peuple qui ne veut pas être un public. C’est à ce prix seulement que notre liberté pourra retrouver un sens : non pas celle du bruit, mais celle du souffle.
Mais que l’on ne s’y trompe pas : ce théâtre absurde a des impacts concrets. Parmi les personnalités « nommées » avec la composition éclair du gouvernement figure Éric Woerth, chargé de l’aménagement du territoire, de la décentralisation et du logement. Or, pour la Corse, ce dossier n’est pas abstrait. Il s’agit de vies, de communautés, d’identités. Il s’agit de décisions qui peuvent nier ou trahir l’aspiration profonde à la justice territoriale. Le choix d’un « ministre Woerth » sur ce terrain est une provocation.
On lit dans ce chaos la fracture entre un pouvoir totalement déconnecté et un peuple en quête d’un minimum de consistance. Que pensent-ils, ceux qui subissent, quand l’État change de costume en 24 h ? Quand on exige de « dialoguer » après un renversement aussi brutal ? Quand l’essentiel – le bien commun – est sacrifié sur l’autel de manœuvres et de retournements ?
Ce chaos ne nous concerne plus ; il nous menace. Il rappelle à quel point la Corse doit cesser d’attendre une quelconque cohérence ou bienveillance d’un pouvoir qui ne la regarde plus.
Il faudra tôt ou tard reprendre nos affaires en main, retrouver le fil de notre liberté, construire un ordre politique à la mesure de notre peuple, de notre terre et de nos choix. Parce qu’à force de dépendre d’un système qui s’effondre, c’est notre dignité que nous perdons. Et il n’y a rien de plus urgent, désormais, que de la reconquérir.
Car la Corse, elle, sait ce qu’elle veut : vivre debout, parler sa langue, nourrir ses enfants, habiter sa terre. Elle porte dans sa mémoire l’aspiration ancienne à l’autonomie. Ce peuple n’a jamais demandé la charité, seulement la possibilité d’agir selon ses besoins : une économie vivante, enracinée dans ses ressources et ses talents ; des services publics adaptés à ses réalités, un aménagement du territoire à taille humaine, un projet social où l’école, la santé et la culture ne soient pas des variables d’ajustement. La Corse ne réclame pas des faveurs, mais la reconnaissance d’un droit : celui d’exister selon sa propre mesure, de décider pour elle-même, d’écrire sa voie sans permission. Tout le reste – les crises ministérielles, les comédies parlementaires, les jeux d’appareil – n’est que bruit autour de cette évidence : nous ne serons vraiment en paix que le jour où nous serons libres.
Ce temps de l’absurde ne doit pas être accepté. Il nous impose de reposer la question du pouvoir, non pas comme un jeu d’ego, mais comme un service, à la mesure de notre pays, de notre identité, de nos aspirations. Il faudra inventer, rassembler, résister — pour retrouver enfin, notre liberté. •








