La photo du 13 décembre 2015 n’a pas vraiment vieilli. La victoire au second tour de l’élection territoriale de la coalition Pè a Còrsica conduite par Gilles Simeoni a ouvert alors une ère nouvelle. L’année 2015 s’est achevée dans une ambiance d’euphorie palpable dans tous les secteurs de la société corse, et, à l’an neuf du 1er janvier 2016, la Collectivité territoriale de Corse a changé radicalement de visage politique. L’opposition nationaliste y est devenue la majorité territoriale.
En 2016, François Hollande était toujours président, et il l’est resté un an encore, jusqu’en décembre 2016, quand il a renoncé à briguer un second mandat, incapable qu’il était d’endiguer la progression d’un certain Emmanuel Macron. Cependant, cette année 2016 a été mise à profit pour arriver au terme d’une revendication ancienne, portée depuis l’après-Aleria, celle de la fusion entre la Collectivité territoriale de Corse et des deux conseils généraux dans une même collectivité unique, la Collectivité de Corse.
Une élection spécifique à la Corse en a découlé, en décembre 2017. L’union nationaliste Pè a Corsica n’était que partielle car elle a laissé Core in Fronte au bord du chemin. Mais le résultat a fait franchir aux nationalistes le seuil symbolique d’une majorité absolue, 56% des voix au second tour.
Une fois l’élection passée, la volte-face du PNC, qui a tourné le dos à la constitution annoncée durant la campagne d’un parti unifié regroupant l’ensemble des forces autonomistes à travers le sigle Femu a Corsica, a ouvert alors une crise qui se prolonge encore aujourd’hui.
Durant un an, les tractations se sont éternisées, mais Femu a Corsica a fini par être créé en janvier 2018 sous l’impulsion de son leader naturel Gilles Simeoni, président de l’Exécutif. Cette création s’est faite juste à temps pour me donner une investiture qui m’a alors permis d’être réélu député européen en mai 2019 sur la liste conduite par l’écologiste Yannick Jadot. Mais le PNC n’a pas appuyé cette élection, bien au contraire, pas plus que Corsica Nazione, alors que Jean Guy Talamoni, président de l’Assemblée, était alors en binôme avec le président de l’Exécutif.
Aussi, quand est venue l’échéance générale française des élections régionales et territoriales en début d’année 2021, ces désaccords se sont traduits par un éclatement des listes nationalistes entre Femu a Corsica, qui a emporté la majorité absolue des sièges au second tour avec 41% des voix, le PNC, allié au second tour à Nazione, 15% des voix, et Core in Fronte qui est revenu à l’Assemblée de Corse, 13% des voix. Au total 68% des voix ! La progression a été vertigineuse, malgré la division.
Un long mandat s’ouvre alors pour Gilles Simeoni qui va enjamber, depuis mars 2021 jusqu’à mars 2028, les deux mandatures présidentielles d’Emmanuel Macron réélu président de la République en mai 2022, La majorité absolue détenue par le groupe Fà Pòpulu Inseme lui a conféré, malgré l’opposition des deux autres groupes nationalistes, une stabilité institutionnelle, indispensable face à l’Etat pour engager la négociation de l’autonomie de la Corse, axe central de son programme électoral.
La discussion avait très mal commencé et elle avait déjà reçu une fin de non-recevoir d’Emmanuel Macron au début de son premier mandat, en février 2018. Mais la légitimité démocratique renforcée des nationalistes suite aux élections territoriales de 2021 (plus des deux tiers des voix !) aurait dû imposer d’emblée la relance du dialogue. Il a fallu attendre un an, mars 2022, et l’assassinat, très suspect, d’Yvan Colonna dans sa prison de haute sécurité d’Arles, puis les émeutes qui ont suivi des semaines durant en Corse, alors que la France était en campagne électorale présidentielle, pour que l’État, représenté par Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, signe avec Gilles Simeoni, qui en a pris seul la responsabilité, un engagement de l’État pour aller vers l’autonomie de la Corse.
Depuis juillet 2022 et la première réunion du comité stratégique tenue place Beauvau de ce qui deviendra le « processus de Beauvau », la négociation a débouché sur un accord en vue d’écritures constitutionnelles. Les vicissitudes de la vie politique française font depuis traîner en longueur le processus qui doit passer l’obstacle d’une réforme de la Constitution dont les modalités sont extrêmement restrictives. Mais l’aboutissement de ce processus reste toujours à l’agenda, confirmé par le nouveau – et sixième ! – Premier ministre en moins de quatre ans, Sébastien Lecornu.
Éclairée par ce contexte historique, la vision de l’avenir immédiat est alors très simple : affaiblir le mouvement national ne pourrait conduire qu’à affaiblir la Corse et sa perspective d’autonomie. Et cela commence aux élections municipales qui viennent. À Bastia et Aiacciu notamment, il faudra montrer que le vote autonomiste reste dans la continuité de ceux qui ont précédé.
Le gouvernement de Sébastien Lecornu semble pouvoir se dégager de l’étau politique qui a jusqu’ici hypothéqué son avenir. S’il en est ainsi, le débat sur l’avenir de la Corse sera prochainement confronté aux votes du Parlement quant à la réforme constitutionnelle issue des accords de Beauvau. Un bon résultat des nationalistes aux municipales, au mois de mars, sera dans ce cas un signal positif indispensable pour convaincre les parlementaires indécis de lever le verrou constitutionnel qui a bloqué, jusqu’à ce jour, tout espoir d’autonomie pour la Corse.
En politique, un peu de recul est toujours nécessaire pour conforter les bons choix ! •








