S’il y a une qualité que l’on peut reconnaître à notre ami Georges Guironnet, c’est bien celle de ne jamais renoncer… Militant acharné de l’environnement, membre de l’assocation Negawatt qui prône la sobriété énergétique, défenseur d’un développement durable, plus efficace, plus juste et plus humain, il plaide depuis des années pour une Corse qui miserait sur ses richesses naturelles et particulièrement sur son énorme potentiel énergétique. Et il sait de quoi il parle. Expert en énergie, avocat infatigable du développement des énergies renouvelables, cofondateur au début des années 80 de l’entreprise Soleco, pionnière du développement de l’énergie solaire dans l’île, qui aujourd’hui (sous la direction de notre autre ami Jean-Pierre Navarri) s’exporte et figure comme l’un des fleurons de l’économie corse, Georges Guironnet vient de publier un essai qui résume sa pensée sur cette problématique de l’énergie qui relie toutes nos problématiques in fine. « Énergie et Prospérité, un éléphant dans le salon », aborde le monde de défis qu’il nous faut affronter et prône une Corse libérée de ses complexes, consciente de ses atouts, engagée à participer au recul de la pauvreté et à la lutte contre le réchauffement climatique. Lisez son livre et laissez-vous convaincre.

Vous avez récemment publié un essai intitulé Énergie et Prospérité… pourquoi avoir écrit sur ce sujet ?
Pour tenter de susciter des débats suffisamment documentés pour être fertiles et nous sortir collectivement d’une situation intenable à brève échéance.
Ce travail fait suite à ma participation le17 octobre 2023, à l’invitation du docteur François Pernin à la manifestation « Une Corse moins pauvre » dans le cadre de la « Journée mondiale du recul de la misère ». Je l’avais intitulée : « Pour sortir d’un trou il faut commencer par arrêter de le creuser !» En effet notre modèle capitalistique basé sur la captation des richesses au profit d’une minorité produit la pauvreté et aggrave les inégalités sociales. Le modèle dominant de l’exploitation des énergies fossiles joue un rôle fondamental dans la paupérisation des populations.
Pourtant, dans un monde plongé dans les crises, et notamment la crise énergétique, comment trouver de la prospérité ?
En arrêtant d’importer du fuel pour produire l’électricité, 370 millions d’euros en 2024, ce sera 500 millions avec les agro-carburants en 2028. En fléchant vers le soutien à la formation et à la création d’emplois une partie des aides trop souvent palliatives de la misère, plus de 500 millions par an. En restaurant la confiance des investisseurs privés, bas de laine corse : plus de 10 milliards, selon la banque de France. En utilisant à fond le PTIC pour investir dans le développement créateur de richesses.
C’est le bon moment car le modèle des énergies fossiles qui a réussit à dominer et façonner tous les aspects de l’humanité arrive à une échéance. Il n’est plus contestable qu’il est la cause principale du réchauffement du climat et qu’il participe grandement aux désordres géopolitiques.
L’actualité très récente le confirme.
Parallèlement les énergies renouvelables avançaient à bas bruit et devenaient discrètement compétitives. Elles se révèlent déterminantes pour réduire la dépendance de l’Europe aux importations. Elles sont devenues en 2025 la première source d’électricité en Europe.
Les grands investisseurs l’ont compris puisque plus de 90% des investissements se font dans les EnR. Seuls les États investissent encore (sans notre aval) dans les fossiles et le nucléaire pour produire de l’électricité. Le graphe illustre une réalité trop peu connue, depuis quelques années le coût de production de l’électricité à basculé en faveur des énergies renouvelables. Cette tendance va se poursuivre pour des raisons évidentes : diminution de coûts des technologies par effet d’échelle, raréfaction et coûts croissants des énergies fossiles.
Aujourd’hui le coût du kwh produit par l’énergie solaire est 4 fois moins élevé que le nucléaire et dix fois moins que le fioul.
À cela il faut ajouter le coût du stockage pour avoir une énergie plus disponible. De nombreux moyens de stockage (batteries, Step, volants d’inertie, air comprimé…) se développent rapidement et voient leur coût baisser drastiquement. La production d’hydrogène vert est la voie la plus prometteuse.

Depuis quelques années, le coût de production de l’électricité à basculé en faveur des énergies renouvelables. Aujourd’hui, le coût du kwh produit par l’énergie solaire est 4 fois moins élevé que le nucléaire et 10 fois moins que le fioul.
Répondre à ce défi d’une meilleure maîtrise énergétique selon vous pourrait être la vraie seule réponse à cet autre défi du bouleversement climatique ?
Oui c’est évident, les énergies renouvelables ne produisent pas de gaz à effets de serre dans leur fonctionnement. Leur bilan carbone sur l’analyse de leur cycle de vie est bien meilleur que toute autre technologie contrairement à ce que prétendent leurs détracteurs, les filières de recyclage maintenant en place permettent des taux supérieurs à 90%, et vont progresser encore car ces technologies sont récentes et les besoins futurs justifient les investissements pour récupérer un maximum de matière première. La répartition sur terre est bien meilleure que les sources fossiles et elles nécessites donc beaucoup moins de transports, eux aussi générateurs de gaz effet de serre.
On sait que la Corse pourrait être un exemple en matière d’énergies renouvelables… que devrions-nous faire pour développer cette richesse ?
Oui, ça fait plus de trente ans que j’entends ce discours. La Corse a été pionnière dans le solaire au début des années 80, et première au monde dans l’hydrogène vert en 2011, malheureusement sans développement significatif, par la suite.
Voilà ce qu’il faut faire :
1) Arrêter de diffuser des informations erronées comme dire que la Corse serait numéro deux en équipements solaires par habitants juste derrière l’Allemagne ; nous sommes en réalité plus proche des derniers. Cela faciliterait la prise de conscience
2) Développer les communautés d’énergie en partenariats public/acteurs privés/
citoyens qui sont en marche mais trop lentement, notamment pour l’autoconsommation collective
3) Inscrire dans la future PPE (programmation pluriannuelle de l’énergie) des objectifs au niveau de nos besoins notamment au strict minimum 1.000 MW supplémentaire de solaire, avec stockage évidement.
4) Et sans attendre, exécuter les plans prévus dans la PPE actuelle et sa révision de 2024 à savoir :
– mettre en place des actions de MDE (maîtrise de la demande énergétique) pour la sortie du gaz et du fioul à Aiacciu et Bastia.
– lever les verrous actuels de connexion du solaire au réseau pour respecter le plan de développement actuel.
– initier sérieusement le plan hydrogène vert reporté de PPE en PPE.
L’hydrogène (H2) avec une production de plusieurs tonnes/jour nous permettrait d’une part, de répondre aux besoins de décarbonation notamment des transports lourds (trains, camions, transports collectifs, bateaux à quai), et d’autre part, de transporter de l’énergie en dehors du réseau électrique vieillissant.
Les grandes infrastructures en construction dans les pays du Maghreb vont produire l’H2 vert en abondance pour l’Europe du Nord, Allemagne en tête, en contournant la Corse comme le démontre la carte. La Sardaigne a compris et construit depuis 2023, notamment à Porto Torrès des moyens de production d’hydrogène vert, elle a également commandé des trains à hydrogène. Des projets existent ici aussi notamment HyCor pour la mobilité train de la société HyFit et AlcHYmiste de Corsica Sole pour les services systèmes.
Contrairement au continent, l’H2 est compétitive ici. C’est LA solution la plus économique pour tendre vers l’autosuffisance énergétique.

L’H2 vert en abondance pour l’Europe du Nord, Allemagne en tête, contourne la Corse.
Le propre de toute nation est de miser sur la croissance… vous, vous dites attention danger, ré-inventons notre développement… Comment rendre audible ce message ?
Il ne peut pas y avoir croissance indéfiniment dans un monde fini. La croissance à tout prix est un leurre, tous les économistes indépendants le disent. Seule la prospérité partagée par tous peut permettre de construire une Nation moderne.
Il faut prendre conscience que la Corse représente un tout petit marché, au relief compliqué, avec une économie inexistante, donc peu solvable. Cette île n’intéresse aucun acteur énergétique ou investisseur majeur extérieurs. Elle n’a d’intérêt que pour maintenir une base de l’Otan, ou passer des vacances au soleil.
Or, les besoins d’électricité vont pratiquement doubler dans les 10/12 ans à venir. Nous allons à la catastrophe : les coupures d’électricité vont se multiplier et seront structurelles et de plus longue durée. L’économie du tourisme (électro-sensible) va s’effondrer.
Nous ne devons compter que sur nous même, et c’est le bon moment pour construire nos propres moyens de production et développer nos propres infrastructures. Nous avons les ressources en abondance, la compétence et les moyens financiers.
Pour être audible, il faut des auditeurs qui ouvrent des oreilles attentives, et acceptent de voir les choses en face. Les décideurs ne bougeront que sous la pression de l’opinion publique d’où l’importance déterminante des médias.
Mais encore une fois dans un monde avide d’argent, secoué aussi par les conflits, et peut-être même au bord d’une nouvelle guerre mondiale, où trouver de l’espoir en notre capacité à inverser le cours des choses ?
En réalisant rapidement des projets exemplaires. Je crois infiniment plus à la force de la démonstration, qu’à la démonstration de force.
L’exemple de Cuzzà, village de 300 âmes en hiver autosuffisant en électricité, est éclairant. Grâce à sa production hydroélectrique communale, il a augmenté son budget de 50% et accru sa capacité d’investissement permettant la réalisation de nombreuses structures communales qui dynamisent la commune. Une énergie à coût maîtrisé et surtout prévisible sur deux à trois décennies, dans un marché volatile est un atout déterminant pour sauvegarder le tissu existant, attirer des activités de toutes natures.
C’est un des exemples de solutions que je donne dans mon essai. •









