Par définition, une île oblige à regarder le monde sans se raconter d’histoires. La mer trace une frontière physique, mais elle trace surtout une frontière économique : tout ce qui n’est pas produit ici doit être importé, tout ce qui n’est pas pensé ici doit être acheté ailleurs, tout ce qui n’est pas maîtrisé ici finit par coûter très cher. Depuis trente ans, la Corse a trouvé une forme de réponse à cette contrainte insulaire : l’économie présentielle. On accueille, on héberge, on divertit. On capte la dépense de ceux qui viennent, estivants ou néo-résidents, et on l’utilise pour faire vivre le territoire. Cela a permis d’absorber une partie du chômage, de moderniser une part du parc bâti, de soutenir des commerces et des services. Mais cette stratégie, aussi utile qu’elle fut, ne peut être un destin. Elle n’offre pas de souveraineté, peu de résilience, et encore moins de projection.
Une économie présentielle fonctionne tant que les flux continuent d’arriver et que les prix immobiliers progressent. Le tourisme injecte du revenu, l’immobilier transforme le foncier en capital, et les subventions complètent ce qui manque pour financer les équipements publics. Le problème n’est pas moral, il est structurel : une économie fondée majoritairement sur la présence de l’autre est une économie vulnérable, car ses moteurs sont exogènes. Une crise sanitaire, une hausse du coût du transport aérien, un retournement du marché immobilier, un durcissement réglementaire… et le modèle vacille.
Il ne s’agit pas de vilipender le tourisme ou l’immobilier. Le premier fait partie du génie insulaire depuis bien avant l’invention des low-costs, le second a permis à des générations de se constituer un patrimoine dans un environnement où l’industrie était absente. Mais le tourisme, l’immobilier et la subvention ne suffisent pas à produire un chemin de développement pérenne. Ils répondent au présent, rarement à l’avenir. Ils créent de la valeur immédiate, mais peu de valeur productive. Ils financent des emplois, mais rarement des chaînes
de production, de transformation ou d’innovation.
Le XXIe siècle est un siècle où l’économie mondiale se recompose autour de la valeur ajoutée locale : transformation, numérique, savoir-faire, sobriété énergétique, circularité, logistique, industrie 4.0. Beaucoup de territoires européens l’ont compris, en particulier les îles et les régions périphériques. La Sardaigne a structuré des filières agroalimentaires exportatrices, Madère investit dans les services numériques, les îles Féroé vendent au monde une pêche transformée localement, l’Islande a bâti un modèle énergétique à très haute valeur ajoutée. Partout, la même idée : l’identité est un actif économique.
La Corse, elle, dispose de plusieurs potentiels sous-exploités. Le premier est agroalimentaire : il ne s’agit pas seulement de produire, mais de transformer, certifier, exporter, raconter. Une appellation comme outil de conquête. Le second est énergétique : l’insularité est un handicap quand on importe l’énergie, elle devient une force quand on la produit et qu’on la stocke. Le solaire, les réseaux intelligents, les micro-grids, l’effacement, le biogaz agricole, l’hydrogène pour la logistique portuaire, sont des filières à construire et à développer. Le troisième est numérique et immatériel : une île peut difficilement envoyer des marchandises à faible valeur ajoutée, mais elle peut envoyer du code, du design, du juridique, de l’audiovisuel. La diaspora étudiante et professionnelle est l’une des principales ressources stratégiques du territoire, à condition de la considérer autrement que comme un exil.
Enfin, il existe un potentiel méditerranéen, souvent ignoré. Les flux ne sont pas seulement touristiques : ils peuvent être maritimes, universitaires, culturels, énergétiques. L’économie présentielle voit le touriste ; l’économie productive voit le SAS d’accès au monde.
Pour qu’un nouveau modèle émerge, il faut d’abord accepter une idée simple : la Corse ne manque pas de ressources, elle manque d’industrialisation de ses ressources. Industrialiser ne signifie pas bétonner ou polluer ; cela signifie organiser, transformer, standardiser ce qui peut l’être, certifier ce qui doit l’être, et donner de la profondeur à la chaîne de valeur. Une herbe aromatique a de la valeur ; un condiment certifié, packagé, exporté, en a cent fois plus. Un kilowatt solaire produit sur un toit a une utilité ; un réseau intelligent capable de moduler la demande a une puissance économique. Un jeune diplômé isolé a un talent ; un réseau de cent jeunes, reliés aux entreprises locales, a un effet systémique.
Nous sommes à un moment où les limites du modèle actuel deviennent visibles. Le marché du logement comme du travail atteignent des tensions extrêmes.
Il faut donc poser la question autrement : de quoi voulons-nous vivre en 2040 ? Si la réponse est « du tourisme », alors il faudra assumer une fragilité structurelle et un renchérissement du foncier. Si la réponse est « d’une économie plurielle et productive », alors il faudra investir dans des filières, dans de la recherche-action, dans des réseaux de compétences, dans l’éducation, dans l’énergie, dans l’export, dans la transformation. Ce n’est pas un choix doctrinal, c’est un choix de souveraineté.
La vraie sortie de l’économie présentielle n’est pas la rupture mais l’élargissement. Il ne s’agit pas de renoncer à ce qui fonctionne, mais de ne plus en faire l’unique colonne vertébrale. Le tourisme peut rester un pilier ; il ne peut pas être la maison entière. La rente foncière peut continuer d’exister ; elle ne peut pas servir de politique industrielle. La subvention peut accompagner ; elle ne peut pas remplacer.
Au fond, le défi est culturel. La Corse est un territoire qui sait accueillir, mais elle doit devenir un territoire qui sait produire. Produire de l’énergie, produire des savoirs, produire des contenus, produire des biens agroalimentaires transformés, produire des technologies adaptées au milieu insulaire, produire du droit, produire de la recherche appliquée. La mer n’interdit pas de produire ; elle oblige simplement à produire mieux.
Un territoire n’est pas riche parce qu’il attire ; il est riche parce qu’il retient. Retient ses jeunes, retient sa valeur ajoutée, retient ses flux économiques, retient ses idées et les transforme. L’économie présentielle attire. L’économie productive retient. Le XXIe siècle appartient à ceux qui savent faire les deux. •








