Entendre le recteur de la Corse s’exprimer en corse lors des journaux RCFM et Via Stella avait déjà fait bizarre à nos oreilles peu habituées à une telle performance de la part du premier représentant de l’Éducation nationale sur l’île. L’interview donnée sur deux pleines pages dans le Corse-Matin le 26 juin dernier a définitivement écarté l’hypothèse d’un simple effet d’annonce. Ce recteur a mis l’avenir de la langue corse au premier rang de ses priorités.
Le bilinguisme est le nouveau slogan du rectorat de Corse, et le recteur le met en œuvre en accordant au quotidien régional une interview moitié en corse, moitié en français. Cet affichage n’est pas neutre, il exprime que la priorité affichée a bel et bien l’intention de devenir réalité dans les faits.
« Andà aldilà di ciò chì hè disgià prupostu » ; « c’hè una urgenza è u bisognu d’agisce di modu massicciu » ; « tutti st’elementi ci pòrtenu à fà di u corsu un sapè fundamentale è l’assu primu di u nostru pruggettu accadèmicu Scola 2030 » ; « la meilleure manière d’ancrer les deux langues, c’est la méthode immersive » ; « le français est très présent dans la vie quotidienne et le temps d’exposition à la langue corse à l’école est relativement faible par rapport au temps d’exposition général » ; « l’immersion linguistique permet un bain linguistique pour avoir la maîtrise et le niveau attendu à la fin du primaire. C’est le socle » ; « on revoit totalement les maquettes pour que les nouveaux étudiants qui s’engagent dans la voie de l’enseignement aient des cours de corse extrêmement renforcés. Tout cela couplé à une augmentation des postes bilingues au concours. L’objectif est d’arriver à un seul concours bilingue dans l’académie » ; « dire que le corse doit s’apprendre dans les familles, c’est le laisser mourir ».
Ces déclarations sont extraites de l’interview donnée à Corse-Matin par le recteur Rémi François Paolini. Comme on dit communément : ça décoiffe !
Certes il faut relativiser : il restera toujours un fossé entre « l’immersion totale » telle que la pratique Scola Corsa dans l’enseignement associatif, et l’immersion telle qu’elle a été mise en place à titre expérimental par l’Éducation nationale. Sur les 8.760 heures que compte une année, un enfant reste éveillé environ 5.000 heures, dont plus de 1.500 sont passées à l’école, en classe, et hors la classe. Dans le modèle immersif associatif, la totalité du temps passé en milieu scolaire, y compris durant la récréation, la cantine, et la garderie, est mis à profit. Dans le modèle « Éducation nationale » seul le temps d’enseignement proprement dit est en langue corse, soit au mieux les deux tiers du temps scolaire, 1.000 heures environ, dont on ne sait s’ils seront utilisés à 100 %, 80 % ou même 51 %. La différence de temps d’exposition de l’enfant à la langue corse est donc très grande, et les résultats sont à l’avenant. D’autant que le temps passé à l’école, si on veut que l’enfant acquière des réflexes spontanés d’expression en langue corse, doit être conforté hors la classe dans l’accomplissement des actes du quotidien : demander à manger, jouer au ballon ou demander à faire ses besoins.
Continuer à développer le modèle « Scola Corsa » reste donc totalement pertinent même dans le contexte d’une école publique qui mènerait à bien la révolution copernicienne que lui propose le recteur. Si sà bè chì da u dì à u fà, pò esse longa a strada ! È ùn si sà nulla di quellu chì venerà dopu à Rémi-François Paolini.
Cependant l’événement est important. À travers le changement de paradigme de l’école publique vis-à-vis de la langue corse, c’est une évolution politique qui s’engage et qui peut être un tournant. Il faut s’en réjouir et accompagner sans réserve le cap proposé, dont Rémi-François Paolini assure qu’il est soutenu par la ministre, le gouvernement et le président de la République, « et qu’il a reçu des assurances très claires en ce sens ». Il estime qu’il met en œuvre l’engagement d’Emmanuel Macron pris devant l’Assemblée de Corse le 23 septembre 2023 « pour un service public de l’enseignement en faveur du bilinguisme ».
D’ailleurs le regain de virulence des opposants à la langue corse s’est aussitôt fait entendre à travers les protestations du président du syndicat de parents d’élèves FCPE contre le principe même de faire de la langue corse un « savoir fondamental » enseigné aux élèves de l’île, position reprise par plusieurs médias du continent. Ajoutons à ce raidissement jacobin la mise en cause incidente des subventions accordées par la Collectivité de Corse par la Chambre régionale des comptes dans son rapport. Des vents contraires ne vont certainement pas manquer de se lever.
Raison de plus pour ne pas hésiter à lever les voiles et à profiter du vent nouveau que le recteur et ses positions font souffler en faveur de la langue corse ! •








