Encore plus que les attitudes équivoques de son puissant allié américain qui négocie en direct avec Vladimir Poutine, ce sont les craquements successifs intervenus sur le front du Donbass depuis plusieurs mois qui expliquent la position de force de la Russie dans l’actuelle négociation d’un cessez-le-feu. La fin des combats aura un prix élevé pour l’Ukraine.
L’Ukraine, au départ sans armée véritable et sans alliés déclarés, aurait dû être rapidement écrasée en 2022. C’était en tous les cas la conviction du Kremlin qui a lancé son invasion en pensant balayer toute résistance, et même, probablement, en pensant trouver la collaboration d’une bonne partie de la population ukrainienne.
Même si les colonnes de tanks russes ont échoué à prendre Kiyv, puis ont dû reculer à l’Est et au Sud face à la contre-offensive de l’armée ukrainienne, la Russie a réussi à élargir son emprise territoriale bien au-delà de ses premières conquêtes de 2014, en Crimée et sur un tiers du Donbass. Marioupol est tombée, laissant à la Russie l’entier contrôle de la mer d’Azov, et le Donbass, région ukrainienne revendiquée par la Russie, passerait, avec le premier projet d’accord rendu public sous l’égide de Washington, sous souveraineté russe.
De fait, pour partie, de nouveaux territoires du Donbass sont d’ores et déjà sous le contrôle de l’armée russe. Mais le reste, que l’Ukraine a défendu jusque-là au prix de lourdes pertes, pourrait-il faire l’objet d’un abandon ? Certes les villes dont on entend les noms dans les récits des combats, Prokovsk, Koupiansk, ne sont plus pour beaucoup que des villes fantômes au trois-quarts détruites par les bombardements et vidées de leur population déjà réfugiée plus à l’Ouest. Pour autant, imaginer que l’armée ukrainienne capitule et s’en retire purement et simplement semble exclu, à moins que des évolutions catastrophiques ne soient en cours sur le front.
Sur la base de la ligne de front actuel, la Russie aurait déjà multiplié par deux ou trois son emprise sur le Donbass. Matérialiser ce gain serait une victoire pour elle, et cela signifiera que ces territoires seront perdus pour très longtemps par l’Ukraine. Cependant, il faut aussi prendre acte que les populations du Donbass occupé par la Russie depuis 2014 n’ont pas, durant ces dix années, fait montre d’un véritable attachement à l’Ukraine. Les héritages de l’Histoire ont incontestablement joué en faveur de Moscou, et, pour ces populations, être situés dans la sphère d’influence de la Russie fait partie de la normalité historique depuis l’époque des tsars.
Pour l’Ukraine, continuer la guerre dans une position de faiblesse aggravée par la suspension ou la réduction du soutien américain serait prendre le risque d’un effondrement du front, ce qui compromettrait la survie même de l’Etat ukrainien dans son ensemble. Cela ne peut être une option pour elle. Aussi, les dirigeants ukrainiens n’ont guère d’autre choix que de chercher à infléchir la négociation entre Washington et Moscou pour obtenir le gel du conflit sur la base de la ligne de front actuelle. Avec le soutien des alliés européens, la pression internationale peut jouer en faveur de Kiyv et cette position l’emporter.
L’autre enjeu principal des négociations en cours concerne l’après cessez-le-feu. L’Ukraine veut des garanties solides car elle estime que la Russie, une fois les sanctions levées et son économie rétablie après quelques années, repartira à nouveau à l’assaut de l’Ukraine, première marche vers une nouvelle emprise russe sur « les Pays de l’Est » comme on les appelait au temps de l’Union Soviétique.
Le plan américain rendu public par la Maison Blanche n’a pu être concocté sans des contacts préalables entre Washington et Moscou, et un accord de principe de la Russie pour aller vers l’arrêt des combats. Il fait la part belle aux obsessions de Vladimir Poutine pour empêcher l’Ukraine de rejoindre l’Otan, ce à quoi, visiblement, Donald Trump a consenti depuis des mois. L’alternative pour Zelinsky est alors d’arrimer l’Ukraine à l’Union Européenne, ce que Trump ne peut empêcher, et ce qui, par induction, engagera les garanties militaires attendues de l’Otan. Mais cette perspective est éloignée, et il faudra une phase de transition durant laquelle les USA acceptent de s’engager malgré les réticences de l’administration actuellement au pouvoir à Washington.
Dernier point de blocage, les limitations de souveraineté que la Russie veut obtenir de la future Ukraine, notamment en matière de défense nationale. Le plan américain a d’abord pensé limiter en nombre les forces armées ukrainiennes, mais cette ingérence a peu de chances de déboucher au terme de la négociation, et aucune chance d’être réellement respectée ensuite.
En fait, au final, tout dépendra du rapport de forces sur le front, et de la capacité de la Russie de poursuivre son effort de guerre malgré les effets des sanctions internationales. •








