Le 19 février 2026, la loi n° 2026-103 a gelé pour la deuxième année consécutive la dotation globale de fonctionnement à 27,4 milliards d’euros. Trois mois plus tard, le projet de loi de finances engage les collectivités françaises dans un effort budgétaire que la ministre de l’Aménagement du territoire et de la décentralisation chiffre à 4,6 milliards. L’Association des maires de France, additionnant les mesures dispersées dans le texte, parle au contraire de plus de 8 milliards. Entre les deux, c’est tout l’écart, désormais structurel, entre la parole décentralisatrice de l’État et sa réalité financière qui se loge. Et c’est cet écart qui, pour la Corse, doit être nommé sans détour à la veille de l’examen de notre projet constitutionnel.
L’addition réelle
Aux 4,6 milliards officiels, il faut joindre une série de coups portés au tissu territorial dont aucun, pris isolément, ne fait la une, mais dont la somme produit une asphyxie méthodique. Le mécanisme dit Dilico, dispositif de lissage conjoncturel des recettes des collectivités, est multiplié par deux ; la copie finalement retenue exonère les communes, mais reporte donc l’intégralité de l’effort sur les régions et les départements — autrement dit, pour la Corse, sur sa Collectivité unique qui exerce simultanément les deux niveaux de compétences. La hausse des cotisations à la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales pèse, à elle seule, 1,4 milliard supplémentaire sur des budgets déjà contraints. Le Fonds vert, instrument central de la transition écologique territoriale, est raboté de 500 millions. L’Agence nationale de l’habitat voit ses crédits amputés de 700 millions, au moment précis où la crise du logement frappe partout en France, et nulle part avec autant de violence qu’en Corse. Les agences de l’eau perdent 90 millions, alors que les épisodes de sécheresse méditerranéenne s’enchaînent. Voilà l’arithmétique réelle. Le premier chiffre est celui du communiqué de presse. Le second est celui du terrain.
Le discours et la mécanique
Cette mécanique est d’autant plus saisissante qu’elle se déploie au moment même où le Premier ministre annonce un nouvel acte de décentralisation, qu’il promet d’engager avant les élections municipales de mars prochain. Le verbe et l’acte s’entrechoquent. On parle de transferts, on opère des prélèvements. On invoque la confiance, on impose la défiance. Le premier vice-président délégué de l’Association des maires de France a résumé d’une phrase ce que des milliers d’élus pensent en silence : on ne peut pas dire aux élus que l’on veut décentraliser et continuer de les étouffer financièrement. Le mot est juste. Ce que prépare Paris n’est pas une décentralisation : c’est une recentralisation financière silencieuse, masquée par un vocabulaire territorial. L’argent reste rue de Rivoli, les compétences pèsent dans les mairies, et le décalage devient la règle.
Une Cinquième République à bout de souffle
Cette contradiction n’est pas un accident de gestion. Elle est l’expression terminale d’un modèle institutionnel à bout de course. Le président de la République recueille, en mai 2026, vingt pour cent de confiance, son plus bas niveau historique. Trois Premiers ministres se sont succédé en dix-huit mois. Le gouvernement actuel tient, sans dire pour combien de temps, sur une majorité introuvable. Dans ce paysage, les collectivités, qui assurent en France l’essentiel des services publics de proximité, sont devenues la variable d’ajustement d’un État qui ne sait plus produire ni croissance ni stabilité. On leur demande de financer ce qu’il ne finance plus, et de se taire pendant qu’on le leur reproche. Cette mécanique, par sa répétition, finit par dire ce qu’aucun discours officiel ne reconnaîtra : le centralisme financier est consubstantiel à la Cinquième République. Il ne se réforme pas, il se subit.
Ce que cela engage pour nous
Pour la Corse, cette séquence doit être lue avec une clarté particulière. Le projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République sera examiné en commission des Lois de l’Assemblée nationale à partir du 1er juin, puis en séance publique le 15 juin, avant transmission au Sénat à l’automne. Au cœur de ce texte figurent une autonomie législative encadrée, la reconnaissance du peuple corse, la co-officialité linguistique, le statut de résident, et une spécificité fiscale. Ces leviers ne sont pas symboliques. Ils sont, précisément, ce que les communes de France découvrent en 2026 qu’elles n’ont pas. Une compétence transférée sans pouvoir financier réel est une fiction administrative. Une décentralisation accordée et reprise dans le même cycle budgétaire est une mascarade institutionnelle. La Corse, qui demande depuis dix ans des instruments propres pour réguler son foncier, sa langue, son énergie, son logement, son agriculture, n’est pas dans une revendication isolée : elle est en train de faire, par la voie démocratique, ce que des milliers de communes françaises voudraient pouvoir faire, et qu’elles ne peuvent pas.
La leçon, et la suite
Voilà pourquoi le débat constitutionnel des prochaines semaines n’est pas un dossier corse parmi d’autres. Il est le test de vérité d’un État qui parle de décentralisation tout en pratiquant la centralisation, et qui devra, devant l’Assemblée puis devant le Sénat, dire enfin ce qu’il consent à transférer réellement, et ce qu’il s’obstine à retenir. Le rapporteur désigné en commission des Lois est un parlementaire de la majorité, ancien président de cette même commission ; les premières auditions, celles de notre président de l’Exécutif notamment, sont décrites par leurs participants comme nettement positives. Mais nous savons aussi ce qu’il advient des bonnes auditions quand elles arrivent en hémicycle, puis au Sénat. Si l’autonomie corse devait, comme tant d’engagements parisiens, se diluer dans les ajustements budgétaires ou les manœuvres sénatoriales, ce ne serait pas seulement notre projet politique qui en sortirait blessé. Ce serait la crédibilité même de la parole décentralisatrice de l’État qui s’effondrerait pour une génération entière d’élus locaux, en Corse comme dans l’Hexagone. La Corse, elle, a fait sa part, patiemment, dans les urnes et dans la loi. Elle a négocié, accepté un compromis, voté son texte, renouvelé son exécutif sans heurt depuis le 4 mai. Il revient désormais à l’État de prouver, par les chiffres autant que par le droit, que la décentralisation n’est pas pour lui un mot d’usage rhétorique.
L’autonomie n’est pas le contraire de la République. Elle est la sortie démocratique de la contradiction française. La preuve, désormais, est dans le budget. •








