Settimanale naziunalistu corsu dapoi 1966

N°2939

da u 4 à u 10 di ghjugnu di u 2026

U mo parè

Sept mots contre un peuple

Conseil Constitutionnel

le 04/06/2026

Par François Joseph Negroni

Sept mots. « La langue de la République est le français. » Sept mots logés à l’article 2 de la Constitution française, et qui, depuis trente ans, tiennent lieu de mur. Un mur que l’on dresse chaque fois qu’un peuple — corse, basque, breton, occitan, alsacien — prétend transmettre à ses enfants la langue de ses parents. Sept mots qu’ils avaient écrits pour protéger, et dont ils ont fait une arme pour interdire.

Le paradoxe est vertigineux. La même République qui a fini par reconnaître, en 2008, que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France », brandit l’article 2 pour étouffer ce patrimoine qu’elle dit chérir. D’une main, elle grave nos langues dans le marbre. De l’autre, elle taille dans ce marbre la pierre tombale qu’elle leur destine. Voilà où nous en sommes : sommés d’aimer une langue qu’on nous empêche d’enseigner.

Un verrou de circonstance. Rappelons d’où vient ce verrou, car il n’a rien d’immémorial. Cette phrase fut introduite en 1992, dans le sillage du traité de Maastricht, par une République soudain inquiète de voir le français reculer devant l’anglais dans la grande marche européenne. L’intention, alors, était défensive : protéger une langue menacée par une autre, plus puissante. Trente ans plus tard, l’arme forgée contre l’hégémonie de l’anglais sert à abattre les plus anciennes langues de l’Hexagone. Le bouclier est devenu glaive. Et la pointe ne vise plus l’envahisseur du dehors, mais les langues nées de cette terre.
Ce n’est pas la première fois que le droit sert de paravent au refus. En 1999, la France avait signé la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires ; le Conseil constitutionnel en bloqua aussitôt la ratification, au nom de l’unité du peuple français et — déjà — de l’article 2. Un quart de siècle plus tard, cette signature dort encore dans un tiroir. À chaque avancée, la même mécanique se remet en marche : on invoque l’indivisibilité pour congédier la diversité, l’unité pour justifier l’uniformité. La constance du refus en dit long. Elle n’est pas juridique. Elle est idéologique.

Scola Corsa, ou la menace devenue visage. Que nul ne croie la menace abstraite. Elle a aujourd’hui un nom : Scola Corsa. Cinq écoles, treize classes, près de deux cents enfants qui apprennent, comptent, jouent et rêvent en langue corse depuis 2021. C’est peu, diront les comptables. C’est immense, répondront ceux qui savent qu’une langue ne se sauve en famille, et dans les cours de récréation.
Or ce réseau est en danger de mort. Le préfet de Corse a saisi le tribunal administratif pour contester la légalité même de la subvention votée — à l’unanimité — par la Collectivité de Corse, au motif qu’elle n’aurait pas la compétence du premier degré. Couper les vivres, donc, par le détour d’un argument de tuyauterie juridique. Et l’État, sommé de contractualiser onze enseignants, n’en a concédé que six, sans le moindre engagement écrit pour les autres. Le Guépard appliqué à la politique linguistique : tout changer en apparence pour que rien, au fond, ne change.
Le décor s’est encore assombri lorsqu’un ancien ministre de l’Éducation nationale est venu décréter, sur les réseaux, que l’enseignement immersif serait « illégal et inconstitutionnel ». Le mot n’est pas neuf. Il prolonge la blessure ouverte le 21 mai 2021, lorsque le Conseil constitutionnel, saisi contre la loi Molac, censura l’immersion au nom — toujours — de l’article 2. Depuis, nos écoles vivent sous une épée de Damoclès jurisprudentielle. On les tolère, on ne les sécurise pas. On les laisse exister dans la précarité, ce qui revient, à terme, à les condamner.

Le mur n’est pas dans le texte. Le problème n’est clairement pas dans les sept mots. Il est dans la lecture qu’on en fait. Rien, dans l’article 2, n’oblige à interdire qu’un enfant Corse apprenne en corse. Rien n’impose d’opposer la langue de la République à celle du peuple Corse. Rien ne commande de transformer une disposition de circonstance en dogme d’exclusion. C’est une interprétation — extensive, jalouse, centralisatrice — qui fait le mur. Le juge constitutionnel a posé un choix politique, qu’il a ensuite drapé dans la nécessité du droit.
Là est la vraie nature de l’obstacle. Non un texte, mais une volonté. Non un mot, mais une peur — la vieille peur jacobine de la diversité, l’angoisse d’une nation qui croit ne tenir debout qu’à condition d’effacer ce qui la compose. Une nation sûre d’elle n’a pas besoin de faire taire ses langues. Seule une nation inquiète en arrive là.

La brèche. Et puisque c’est l’interprétation qui dresse le mur, c’est au niveau du texte qu’il faut frapper. La solution est connue, et elle est la seule à la hauteur : changer la Constitution. Inscrire, noir sur blanc, ce que l’article 75-1 n’a fait qu’effleurer — la reconnaissance pleine de notre langue, la légitimité de leur enseignement, jusqu’à l’immersion. Tout le reste n’est qu’emplâtre sur une jambe de bois.
Or voici qu’une fenêtre s’ouvre. Le projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République, né du processus de Beauvau, est entré au Parlement. Examiné en commission des lois de l’Assemblée nationale ce 2 juin, il viendra dans l’hémicycle le 16, avant le Sénat à l’automne, puis — peut-être — le Congrès réuni à Versailles. Une révision constitutionnelle s’engage, qui touche à la place même de la Corse dans la République et lui ouvre un pouvoir d’adaptation des lois et des normes.
Un ancrage constitutionnel propre à la Corse, assorti d’une capacité d’adaptation normative, offrirait enfin le socle juridique que l’article 2 nous refuse : de quoi sécuriser la coofficialité et l’enseignement immersif sans redouter, à chaque rentrée, le couperet du juge. Ce serait, tout simplement, sortir de l’anomalie. Car il suffit de regarder la Méditerranée. En Sardaigne, en Sicile, au Val d’Aoste, en Catalogne, aux Baléares, l’autonomie insulaire et la reconnaissance de la langue propre vont de soi ; elles sont la règle, et nulle part elles n’ont dissous l’État ni fracturé la nation. Ce que Rome, Madrid ou Helsinki tiennent pour une évidence, Paris seul le vit comme une menace. La France fait exception — une exception qui se prend pour un principe.

N’ouvrons pas le champagne pour autant. Le projet divise jusque dans les rangs parisiens, et le débat se concentrera sur le curseur des compétences normatives, non sur la langue.
Car au fond, ce qui se joue dépasse l’école et le droit. Une langue qui s’enseigne est une langue qui vit ; une langue qu’on entrave, c’est un peuple qu’on rapetisse. Depuis 50 ans, nous avons appris à exister par le verbe, le vote et la patience. Refuser à ce peuple le droit d’élever ses enfants dans sa langue, ce serait lui dire que la voie démocratique, elle aussi, débouche sur un mur. C’est un message que nul, à Paris, ne devrait avoir l’imprudence d’envoyer.
La brèche est là, étroite encore. À nous de nous y engouffrer avant qu’elle ne se referme. •

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