Le blé a presque disparu des assiettes corses. Cantonnée à quelques parcelles, la production céréalière insulaire alimente essentiellement les élevages, tandis que la quasi-totalité du pain consommé sur l’île est fabriquée à partir de blé importé. À Vàllica, la restauration d’une aghja et la renaissance d’une tribbiera avec la remise en culture d’une parcelle ancestrale incarnent pourtant une ambition plus vaste : reconstruire une agriculture capable de nourrir la Corse. C’est l’enjeu d’une économie rurale à rebâtir. Arritti pose le débat dans ce numéro spécial qui anticipe sur la rentrée. Le statut d’autonomie auquel nous aspirons commande inévitablement que nous jetions les bases de notre autonomie alimentaire.
Le blé a longtemps constitué l’un des piliers de l’alimentation insulaire. Aujourd’hui, il ne représente plus qu’une activité marginale. Selon les Chiffres clés de l’agriculture corse 2025, publiés par la Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf), les céréales occupent seulement 1.104 hectares sur les 167.134 hectares de surface agricole utilisée de l’île. Une production qui demeure principalement destinée à l’autoconsommation des exploitations et à l’alimentation animale. Dans les faits, le pain consommé quotidiennement par les Corses est fabriqué presque exclusivement à partir de blé importé.
Face à ce constat, certains choisissent de renouer avec une agriculture oubliée. À Vàllica, Jean-Nicolas Antoniotti a remis en culture une parcelle familiale de 2.000 m² située à la Camininca. Semé selon les pratiques traditionnelles, sans traitement, sans irrigation et avec une variété ancienne rustique, le champ accueillera le 28 juillet une tribbiera, première aire de battage remise en activité sur le site depuis plusieurs générations. Derrière cette récolte se dessine une ambition plus profonde : redonner au blé sa place dans la vie du village.
Pour y parvenir, l’entrepreneur n’a pas travaillé seul. Habitants, amis et bénévoles se sont retrouvés autour d’un chantier collectif pour restaurer l’ancienne aghja. À mesure que les pierres réapparaissent sous la terre, c’est une mémoire agricole qui ressurgit. Autrefois, cette aire de battage constituait un lieu central où les familles se retrouvaient pour battre les gerbes, partager les récoltes et transmettre les savoir-faire. Symbole d’un patrimoine vivant autant que d’un travail collectif. La tribbiera retrouve ainsi sa vocation première : produire du grain, mais aussi recréer du commun.
Cette initiative s’inscrit dans une dynamique plus large. En 2024, nos confrères de Corse Net Infos rapportaient le travail engagé par l’association U Granu Anticu autour des variétés anciennes de blé. L’objectif consiste à retrouver des semences adaptées aux différents climats, altitudes et terroirs corses afin de sélectionner des populations capables de répondre aux contraintes de l’agriculture insulaire tout en retrouvant des qualités agronomiques et boulangères parfois délaissées par les variétés modernes. Au-delà de la sauvegarde d’un patrimoine végétal, cette démarche cherche à redonner au blé une place durable dans les paysages agricoles corses.
Cette réflexion dépasse d’ailleurs largement la seule question des céréales. Dans son rapport Vers l’autonomie alimentaire de la Corse, présenté en 2024, le Cesec rappelle que l’île ne couvre qu’environ 4 % de ses besoins alimentaires par sa propre production. L’enjeu n’est pas de viser l’autarcie, mais de réduire progressivement les dépendances extérieures en réorientant une partie de l’agriculture vers une fonction nourricière, en développant les productions du quotidien, en raccourcissant les circuits de distribution, en soutenant les initiatives locales, en structurant les filières agricoles et en coordonnant les politiques publiques autour de cette ambition.
Dans cette perspective, produire davantage ne suffit pas. Une véritable filière reste à reconstruire. Cela implique de préserver les semences, accompagner les producteurs, développer les cultures adaptées aux territoires, organiser la transformation, soutenir les meuniers et les boulangers, créer des débouchés de proximité, renforcer la vente directe, mobiliser la restauration collective et structurer des réseaux territoriaux capables de relier producteurs et consommateurs. C’est précisément cette logique de filière que le Cesec identifie comme l’un des leviers de la reconquête du marché intérieur et du renforcement de l’autonomie alimentaire.Au-delà des considérations idéologiques ou partisanes, le défi est désormais alimentaire et climatique. Les épisodes de sécheresse se multiplient, les températures augmentent, les ressources en eau se raréfient et les tensions géopolitiques fragilisent les chaînes d’approvisionnement. Dans le même temps, la Draaf souligne que la souveraineté alimentaire constitue désormais l’un des enjeux majeurs de l’agriculture corse, appelant à renforcer les capacités de production locales et à adapter les modèles agricoles aux évolutions climatiques. Il ne s’agit plus d’opposer agriculture commerciale et agriculture nourricière. Les deux modèles doivent être pensés ensemble afin de préserver les filières qui font la richesse économique de l’île tout en reconstruisant une capacité à nourrir durablement sa population.
À Vallica, quelques milliers de mètres carrés de blé ancien ne bouleverseront pas, à eux seuls, le système alimentaire corse. Mais en remettant en culture une parcelle ancestrale, en restaurant une aghja et en faisant renaître une tribbiera, les habitants rappellent qu’avant d’être une stratégie ou une politique publique, la souveraineté alimentaire commence toujours par une terre que l’on décide de cultiver à nouveau. •
Petru Luciani.








