Le 15 novembre prochain à Aiacciu, la Coordination antimafia qui s’est constituée à Bastia le 4 octobre, appelle à une grande manifestation pour exprimer le refus du peuple corse de la mafia et de sa mainmise sur la société corse. Collectifs antimafia, association de défense de l’environnement, syndicats, au-delà, groupes culturels, entreprises, chambres consulaires, communautés religieuses, partis et institutions politiques, citoyennes et citoyens, tous sont appelés à rejoindre la Coordination, « à s’opposer publiquement et par des actes concrets à la suprématie mafieuse, même si elle s’habille en col blanc », à mobiliser largement sous leurs bannières, dans leur diversité d’opinion, en descendant dans la rue, sous le mot d’ordre : assassini, maffiosi, fora !
«On ne peut pas continuer comme ça, il faut que tout le monde se ressaisisse, en particulier ceux qui sont dans le domaine économique. Comment voulez-vous développer une économie lorsque l’on tue la créativité ? Comment voulez-vous qu’un jeune entrepreneur en Corse qui commence à monter en puissance, n’ait pas peur qu’on vienne le tirer par les oreilles ? C’est ce qui se passe régulièrement. Ces situations, elles réclament une réponse populaire, c’est la responsabilité de chacun d’entre nous. C’est l’appel à la vie, au respect de la vie »… par ces mots de l’un de ses porte-parole, la Coordination antimafia situe les enjeux. Assurer notre avenir démocratique, rejeter le système qui prospère en parallèle en contournant les règles pour se rendre maître de la société. C’est pourquoi, la Coordination revendique « le respect de l’état de droit », car « même si ce droit est parfois mal fait, ce sont les règles du jeu. S’il n’y a pas de règles du jeu, ça s’appelle la loi de la jungle. Et ceux qui veulent la loi de la jungle, généralement, s’appuient aussi sur des moyens régaliens qui leur sont propres pour la faire respecter. En d’autres termes, beaucoup de bandes mafieuses aujourd’hui, voient d’un bon œil que des gens viennent à leur secours, à travers le discours philosophique et juridique. Ça c’est le combat essentiel que nous menons, isoler culturellement et juridiquement le système mafieux en Corse ».
Groupes ou bandes mafieuses s’appuient sur l’impunité dont ils bénéficient, par peur, par désespoir, par renoncement, du plus grand nombre, parfois aussi hélas par intérêt, pour gagner en fausse « tranquillité », ou même espérer des dividendes de ce système corrompu, ce faisant continuer à laisser prospérer cette pieuvre qui étale ses tentacules sur la société corse toute entière. Ce n’est pas abuser que d’en parler ainsi. « Non seulement il y a des prédateurs, mais nous pouvons être tous victimes. Jusqu’ici on avait à convaincre de se battre contre des bandes. Mais maintenant il y a une telle imprégnation que c’est vraiment inséré dans la société et systémique. À travers l’écoute des victimes que nous faisons, nous voyons autre chose que ce qui est dans les journaux et ce qui va à la justice » expliquent encore les membres de la Coordination antimafia. « Nous sommes dans le cas d’un cancer métastasé. Comment résister ? Quels sont les flux qui interviennent ? Dans le cancer, les métastases sont transportées par le sang. Là, il y a des flux d’information extrêmement performants. Les flux d’information et les flux financiers sont deux points très importants, parce que c’est par là que la métastase se fait. Pourquoi elle va prendre sur tel organe, tel organisme et pas sur un autre. C’est là que les anticorps interviennent. Nous essayons de fabriquer des anticorps. » Protéger la jeunesse, notamment par l’entourage, « générer des anticorps », c’est ce à quoi appelle la Coordination antimafia.
« La mafia, elle existe parce qu’une partie de la société corse adhère à ces méthodes, adhère aux moyens employés, profite de ce système. Le système mafieux c’est un système de pouvoirs. Ce n’est pas les bandits corses d’une époque qui vivaient dans le maquis. C’est une société criminelle qui aspire à être un pouvoir parallèle, un pouvoir dominant, qui vient concurrencer le pouvoir que les citoyens se sont donnés. À savoir les élus et l’État à travers le gouvernement et ses institutions. Le combat contre la mafia il est très profondément politique. » Aussi, pénètre-t-elle partout, les entreprises, les institutions, la société civile. C’est ce qui fait qu’elle est « la mafia ». C’est pourquoi, les collectifs, au moyen désormais de la Coordination, appellent l’ensemble de la société corse à la résistance. Et la manifestation du 15 novembre sera un moment majeur de cette prise de conscience et de cette reprise en main du peuple corse sur son destin démocratique.
Car les conséquences sont terribles. La mafia, ces 20 dernières années, ce sont des centaines d’assassinats, dont ceux de 11 élus et d’une quinzaine de chefs d’entreprises, des centaines d’incendies et destructions de biens, le trafic de drogue, le racket, le détournement d’argent, mais aussi le détournement des lois, marchés publics, déchets, transports, agriculture, urbanisme, partout s’installent menaces et pression constante sur la société.
Alors, bien sûr, c’est la justice, le pouvoir régalien, qui doivent agir et ils le font désormais, même si ça reste encore insuffisant. Car l’intelligence de la mafia, c’est de s’adapter aux freins et aux obstacles qu’elles trouvent sur sa route. C’est de mettre sous sa contrainte ou son emprise tout ce qui est hors de son système, tout ce qui résiste et essaie de bâtir.
Bien sûr aussi, la Collectivité de Corse – assemblée et exécutif – essaie de faire front, a mis enfin des mots sur ce fléau, et à son niveau, se dote d’outils pour mieux contrôler, mieux freiner cette emprise. Ça reste là encore insuffisant.
Car la lutte, elle doit aussi être publique, populaire, généralisée. C’est bien à une mobilisation générale que la Coordination antimafia nous appelle. C’est une révolution culturelle qu’il nous faut mettre en œuvre. C’est une conscience citoyenne qui doit s’imposer aux intérêts mafieux. Briser le silence, la peur qui le nourrit, et qui nait de l’impunité et du mythe du mafieux qui s’est installé dans les esprits.
Le 15 novembre prochain, chacun doit se sentir concerné en exprimant son refus de cette aliénation par sa présence à la manifestation.
Sìamu numarosi in Aiacciu. Venite è mubilizate in giru à voi.
Rappel de la délibération de l’Assemblée de Corse, inédite en France, qui donne la définition des pratiques mafieuses (février 2025)
Il « convient de définir comme “pratique mafieuse” toute forme de crime ou de délit, ou tout comportement, émanant de groupes appartenant à la sphère de la criminalité organisée, et usant de violence, contrainte ou pouvoir d’intimidation, ou menaçant de le faire, pour influer sur les choix individuels et collectifs des citoyens, et/ou des décideurs, et/ou des élus, et de la société corse, notamment dans la sphère économique et/ou politique, y compris lors des consultations électorales » •








