Voilà plus de 20 ans, 23 ans exactement, que Umani, l’associu pè una Fundazione di Corsica, a été créée, fédérant « des gens de tous âges, de toutes origines et de toutes convictions pour œuvrer dans l’intérêt général, en passionnés de solutions ». Rompre le fatalisme, croire en l’humain, s’engager au chevet de la planète et de l’humanité, « ouvrir le champ des possibles », Umani conte plusieurs milliers d’adhérents, amis ou donateurs dans le monde entier et déploie des programmes à travers un engagement citoyen qui dépasse les frontières. Cela va de l’éducation à la non-violence, partout, et particulièrement auprès des jeunes, à réhabiliter des châtaigneraies, faire pousser des jardins, préserver la race de brebis corse, répandre la langue corse, organiser des journées d’échange, développer des solidarités, lutter contre le travail esclave au Brésil, bref, faire fructifier le meilleur de la Corse et le meilleur de l’Homme, ici, ailleurs. Son président, Jean-François Bernardini répond aux questions d’Arritti.
Voilà plus de 20 ans que la Fondation Umani s’emploie à fédérer autour de projets solidaires et constructifs pour la société. Quel bilan à ce jour ?
De merveilleuses victoires, tant d’urgences, de besoins, et tant de chantiers exaltants devant nous.
120.000 juniors et adultes sensibilisés à la non-violence, 250 journées de formation, un rayonnement sur toute la France, une antenne d’Umani en Suisse, des dizaines de projets « Rifà di a Corsica un giardinu », un soutien fidèle à i nostri pastori, à OS Ovins Corsia qui améliore la qualité génétique de la brebis corse, nos initiatives « Zeru-focu » pour composter les déchets verts, un soutien aux 105 producteurs de Casgiu Casanu, l’édition de 13 ouvrages traduits en langue corse par des jeunes – a literatura di u mondu in lingua corsa chì entre in le case.
Un soutien fort à la création de Terra di u cumunu – Terre de liens Corsica, outil anti-spéculatif par excellence. On vient de finaliser une première installation de paysan à Aléria, 50 ans après les événements…
Et tant de contributions auprès d’autres, de communes, d’aide à construire des PAT (plans alimentaires territoriaux).
Umani est aujourd’hui en France une des ONG les plus dynamiques en matière d’éducation à la non-violence. Reliés aux défis du monde, nous partageons notre solidarité avec les travailleurs esclaves au Brésil, des réfugiés de Birmanie, un lycée de Madagascar…
Le pouvoir, la créativité, la confiance qui poussent d’en bas, sont puissants. Depuis 2012, Umani a investi pour ces réussites, pour ces victoires, quasiment 1 million d’euros, et une force bien plus grande en bénévolat, en intelligence active et engagée.
Mettre nos énergies dans l’AGIR. Ne pas nous contenter de RÉAGIR. Cela est essentiel, ici et partout.

Parmi vos axes d’action, il y a la lutte pour la non-violence et cette volonté de tisser des liens, former les consciences. Nòviulenza brasse des milliers de jeunes et de moins jeunes, indéniablement ça pèse. Et pourtant, tu étais à la manifestation contre la mafia en mars dernier. Pierre Alessandri y était aussi. Il a été assassiné quelques jours après… Corsica n’averai mai bè ?
La Corse est une société dysrégulée depuis 250 ans. Dans un désordre juridique, social, économique, culturel, mais surtout intellectuel, dans quelle conscience, dans quel contrat social vivons-nous ? Comment vivre, comment vaincre dans une société où même la mafia n’était pas nommée comme telle.
Ce que l’on nomme et ce que l’on comprend, on peut le surmonter. Le 8 mars à Aiacciu, ce n’était pas qu’une manifestation, ce sont des années de travail des collectifs citoyens anti-mafia, et le signe d’une prise de conscience grandissante, populaire, irréversible.
Le combat non-violent est d’abord faire face à un mensonge de 8.000 ans d’Histoire. On nous a raconté qu’il n’y aurait que la violence qui paie. On nous dit : Si tu n’es pas violent, c’est que tu es lâche. On prétend surtout : Si tu n’es pas violent, tu ne luttes pas ! On nous a même raconté que le meurtre pouvait être un acte politique.
Si les Italiens ont progressé face à la mafia, c’est avec des moyens non-violents, populaires, qui misent sur la force du grand nombre.
Les Serbes ont renversé Milosevic en l’an 2000 sans une goutte de sang, après une lutte et des actions non-violentes aussi bien organisées qu’une armée. Aujourd’hui, ils sont des centaines de milliers en Serbie à défiler dans les rues avec le slogan « La corruption tue ! » après l’effondrement d’une gare mal restaurée qui a fait 15 morts, une sorte de Furiani serbe.
– Eux, ils ont appris les méthodes et la force de la non-violence !
« Corsica non averai mai bene » est le socle du fatalisme, de la résignation et de la soumission. À nous d’arroser les bonnes plantes.
La non-violence, ce n’est pas se battre contre la violence. C’est transformer, recycler son énergie pour être plus efficace. La non-violence, c’est la bonne analyse, le combat pour la vérité, et la recherche de moyens nobles pour défendre des causes nobles.
La cause de la Corse en est une. Elle mérite nos plus grands efforts pour inventer des formes de luttes intelligentes et efficaces, ou le peuple entier peut participer.
Oui, Pierre Alessandri a été tué. Pour que l’impunité et les rumeurs ne le tuent une deuxième fois, lui comme tant d’autres, le pouvoir citoyen, la voix citoyenne pour un État de droit, sont essentiels.

Il y a la Corse. Et il y a le monde. Partout ce n’est que violence et déchirement. L’Ukraine, Gaza, le Soudan, les menaces nucléaires, les guerres, les grands dirigeants qui s’affrontent dans des déclarations aussi abjectes que provocantes… la non-violence dans tout ça, comment y croire encore ?
Les robinets d’infos nous asphyxient avec leur appétence pour le négatif et la violence comme tête de gondole. Il y a là les ingrédients d’un empoisonnement psychique qui veut nous rendre spectateurs impuissants.
Face à cela, ce qui tient debout, c’est l’Action et la bonne Analyse. Le monde, c’est aussi des résistances quotidiennes et des réussites citoyennes, tant de petits pas possibles à la portée de chacun et chacune.
Poussé par les étudiants en non-violence de l’IUT de Saint-Denis, j’ai écrit un petit essai qui interroge : Dysrégulation, le mal du siècle ? Nous sommes au cœur d’une fabrique de dysrégulés. Cela commence dès la petite enfance. Un enfant victime de violence sexuelle toutes les 3 minutes en France, le Harcèlement, les violences intra-familiales – ce sont des indicateurs terribles.
Les détails des enfances d’Hitler, de Poutine, de Trump sont très apprenants, expliquent bien des choses et nous donnent des clefs.
Nous fabriquons des dysrégulés en masse. Aujourd’hui ils peuvent même devenir présidents, élus, applaudis par des millions de dysrégulés à qui l’on fait croire que le monde serait simple, qu’il suffirait d’exclure, de taxer, de vociférer, de twitter, de bâtir des murs, de mépriser la vérité, de s’enfermer chez soi.
Il n’y a dans le monde aucun exemple de réussite avec ces méthodes et ces moyens-là.
Un autre programme magnifique est celui qui veut « rifà di a Corsica un giardinu ». Des projets qui redonnent de l’espoir en l’humain… la Corse importe la majeure partie de ce qu’elle consomme, alors que des études poussées lors de l’élaboration du Padduc ont démontré qu’elle pouvait atteindre l’autonomie alimentaire en 2040… mais qu’est-ce qui gène les décideurs pour investir davantage ?
Pour une Corse définie comme pauvre, destinée à ne plus rien produire : la réussite semble totale. Le programme qui était prévu est une grande et terrible victoire. Cette victoire, elle a ses bénéficiaires, ses actionnaires pour que rien ne change.
En transformant nos jardins, nos vergers en désert, le nom même du « désert des Agriates » est une trace qui trahit cette destruction systématique de l’agriculture. La Corse a été un « Jardin d’Eden » au XVIIIe siècle. C’est un peu comme si nos ancêtres avaient eu le prix Nobel, mais nous ne le savons même plus.
Aujourd’hui la société corse s’est résignée et adaptée à ce désordre. On a délégué notre alimentation à l’extérieur.
La terre n’aurait de valeur que constructible et piscinable. On marche sur la tête. On décourage les vocations agricoles. On colonise l’avenir.
La terre est pourtant le premier outil politique. La lutte semblerait perdue, mais il y a des forces vives qui sont en reconquête de ce pouvoir : « pruduce ciò chè no manghjemu ! » Umani e Terra di u Cumunu/Terre de liens Corsica pìglianu parte à issa catena virtuosa.
La langue corse figure toujours sur la liste Unesco des langues menacées de disparition. Que penses-tu de l’initiative associative d’enseignement immersif comme Scola Corsa ? L’enseignement immersif est-il pour toi le meilleur moyen d’apprentissage d’une langue ? Salveremu a nostra lingua ?
Si la Corse a toujours créé des corsophones, c’est par le moyen le plus naturel pour apprendre les langues, les faire vivre : par l’immersion quotidienne, l’usage quotidien. Ce cycle a été volontairement rompu par un linguicide programmé.
Use it or lose it – Adopra la, o perdi la.
Scola corsa hè una bellissima iniziativa chè no sustenimu incù Umani.
La monoculture sévit partout. Comme la biodiversité, la sociodiversité régresse dans le monde entier. À passi uniti, inventemu i passucci cutidiani pe salvàla.
Incù i giòvani traduttori di u liceu Jeanne d’Arc, Umani publicherà prestu u bellìssimu libracciolu « Ne cane, ne gattivu ».
I passucci tèssenu e vittorie. Issi librucci chì èntrenu in le case, sò vere prumesse.
Linguaviva contru à Linguicidiu.

Le tricentenaire de la naissance de Pasquale Paoli : 300 ans en quête d’avenir pour le peuple corse… l’autonomie, tu y crois ?
L’héritage de Paoli : Et le nôtre ?
Paoli n’est pas notre musée. Il est un encourageur à retraduire pour le XXIe siècle. Oui, le cadre institutionnel est important. Il peut offrir à chacun plus de liberté, et forcément plus de responsabilité.
Le prix de l’autonomie, c’est cela. L’aspiration est légitime. Mais il n’y a pas de cadre magique.
La qualité de vie, d’émancipation et de réussite d’une société ne dépend pas seulement du cadre que l’on se donne, mais du genre de citoyens que nous sommes chaque matin en nous levant. Dans quel état est notre Padduc intérieur, notre PLU intérieur ?
Aspirer à l’autonomie juridique, c’est aspirer à être autonome au niveau intellectuel, agricole, alimentaire, économique, culturel, énergétique. Le chantier est immense devant nous, et un mot ne peut résumer, à lui seul, tout ce qu’il y a à réguler, à émanciper, à restaurer, à mettre debout en ce pays.
Par exemple, sur la gestion des déchets, la communauté de communes de Balagna exerce son autonomie-responsabilité. Nous constatons que tant d’autres ne saisissent pas cette chance d’être Autonome-Responsable. Ce refus d’intelligence, ce refus d’autonomie-responsabilité est très inquiétant. Dans ce secteur emblématique, nous avons l’autonomie, nous avons la liberté, mais nous n’exerçons pas (encore) nos responsabilités.
Je crois à l’autonomie de nos actions de tous les jours. Je crois à l’autonomie du « Capu Sù – bottom up ». Je n’attends pas l’autonomie de la Mère Noël. L’autonomie est un marathon. Il ne s’agit pas seulement d’y croire, il s’agit de s’y mettre…
Pour autant, je pense que les traumas non reconnus, non-résolus, influencent plus qu’on ne croit la politique des pays. À mon sens, trop de raisons, surtout inconscientes, jamais travaillées, font qu’il est fort improbable que 3/5e des parlementaires de France s’accordent pour donner une autonomie pleine et entière à la Corse.
Cela ne doit en rien nous décourager, ni nous démobiliser de nos efforts pour une société plus juste et digne de Paoli.
Comment nos lecteurs peuvent-ils aider la Fondation Umani ?
Umani est un élan citoyen porté par des passionnés de solutions. On peut bénéficier de nos programmes d’actions. On peut adhérer, soutenir par un don, une contribution, une bonne idée, une implication. Chacun est invité à notre assemblée générale, ouverte à tous, qui aura lieu au Parc de Saleccia le samedi 12 juillet à partir de 10 h.
Comment se portent I Muvrini ? Quels sont les projets ? Les prochains rendez-vous ?
Depuis toujours, nous nous posons cette question : comment agir sur le monde ? Si nos créations, nos actes n’agissent pas sur les réalités, ils n’ont aucune valeur.
I Muvrini rentrent d’une tournée exceptionnelle de 23 concerts à guichets fermés en Belgique et aux Pays-Bas.
Conquérir les scènes européennes est un défi, et une immense victoire.
Le 30 mai prochain sera pour nous le jour d’un double événement : un nouvel album – u più bellu pè noi : « NULU 33 ». Et un livre : « Zeru Vergogna » que je co-signe avec Laurina Marchi, un livre, un regard « non conforme », un trouble au désordre public, que je vous invite à déguster.
Le 20 juillet nous chanterons sur le vieux port de Marseille où 20.000 personnes sont attendues.
Du 5 au19 août ce sera notre GIRU in Corsica. Puis, tournée française en novembre et décembre.
Et enfin, l’Olympia à Paris le 4 mars 2026. Grazie à u populu chì ci accumpagna. •

Sustenite l’AFC Umani
Pour offrir cette chance de contribuer aux valeurs et aux missions d’Umani au service du bien commun, toute personne qui souhaite transmettre un héritage, biens immobiliers, assurances vie, dividendes… peut devant son notaire faire un don sécurisé au Fonds de dotation Umani que nous avons créé. Une manière de transmettre des biens, mais aussi des valeurs : une promesse à l’avenir. Umani existera au-delà de nous, comme outil pérenne, comme ONG au service exclusif du bien commun dans la confiance et la transparence. Umani œuvre sous le contrôle d’un commissaire aux comptes depuis son premier jour. •
Contact : 04 95 55 16 16 / www.afcumani.org








