Autonomie et coofficialité de la langue

Prendre le train en marche

par Max Simeoni
Le train, il part ou il ne part pas ? Reste-t-il encore des wagons à rattacher ? Ce pourrait être la trame d’une Commedia dell’arte ! On n’ira pas affubler les personnages de notre Commedia des sobriquets des acteurs de la fameuse comédie italienne.

 

Quand il s’agit de sauver le peuple corse, d’une délégation à constituer pour se rendre à Paris, pour discuter de tout vie chère, emplois, précarité, tourisme, déchets, pollution, institutions, il est impossible d’ironiser plus longtemps. Une délégation dont tous veulent faire partie. Être introduit dans les Palais de la République n’est pas la garantie d’une représentativité validée par le peuple. Nos pratiques relèvent plus de l’autoproclamation que de la démocratie.

Les vrais problèmes seraient économiques et sociaux et les problèmes de l’autonomie et de la coofficialité viendraient après, et donc ils peuvent attendre.

Il faudra cependant parler d’une même voix face au pouvoir parisien. Le masque d’Arlequin au sourire girondin, c’était pour nous, fraîchement majoritaires « absolus » comme élus « locaux », sourire vite noyé dans la jaunisse des ronds-points.

Pour harmoniser le chœur de la délégation, des répétitions ont lieu à la recherche de convergences. Ce seul vocable dénonce l’erreur de l’analyse et le discours boiteux qu’il faudrait tenir. Ces problèmes socioéconomiques ont toujours existé pour l’île, avant même que les autonomistes n’aient un seul élu.

 

La cause tient dans une politique colonialiste de l’État français, de cette République aux « valeurs universelles ». Une loi Douanière de 95 ans (1818-1913) qui taxe les produits corses à l’exportation vers la France et détaxent les produits importés. Les conséquences sont désastreuses : étranglement rapide de notre production, non développement de toute l’île, dépendance totale aux produits importés… la République a besoin d’hommes pour son vaste Empire, le peuple qui l’habite est un de ses réservoirs… elle le vide, en 1962 l’île n’a plus que 160.000 habitants. Elle persuade ce peuple que sa terre est belle mais ingrate, incapable de nourrir ceux qui l’habitent. Et ce peuple lui est reconnaissant et zélé, n’est-il pas au service de la mission civilisatrice de la France, aux avants-postes ?

L’autocolonialisme est embrayé.

En 1962 précisément, les accords d’Evian marquent la fin de cet Empire en concédant l’indépendance de l’Algérie.

L’île vidée de son peuple offre une occasion de développement aux producteurs de France, c’est la vocation naturelle au tourisme qu’ils vont exploiter pour leurs intérêts mercantiles. Une vaste orchestration des bienfaits de ce tourisme de masse est menée et un schéma de d’aménagement de la Corse adopté en Conseil des ministres en 1971 pour la période de 1971 à 1984. L’ARC est en possession du rapport de l’Hudson Institute commandité par la Datar et tenu secret par contrat qui montre bien que parmi les hypothèses avancées, l’État avait choisi un développement massif et rapide qui impliquait la disparition rapide des restes du peuple autochtone pour disposer de sa Terre et la rende rentable au bénéfice de ses producteurs hexagonaux via les plateformes de redistribution de Marseille et avec des grandes surfaces dans chaque port de l’île. Pris la main dans le sac, il nie et bafouille des excuses en se déchargeant sur l’Hudson Institute condamné à se taire. Minable !

 

La délégation doit parler d’une même voix ? Va-t-elle établir un catalogue des priorités ? Ou par ordre alphabétique ? Ou simplement laisser l’État choisir comme pour un menu à la carte et remettre à plus tard certains chapitres ?

Mais alors, quand les mesures consenties seront-elles votées par le Parlement ? Le risque d’enlisement devient peut-être une option favorable par le prochain Président après Macron, non ? À moins qu’il décide d’embarquer au plus tôt ce « problème Corse » que la République traîne depuis longtemps et abandonne son postulat Giscard « il n’y a pas de problème corse, il y a des problèmes en Corse ».

À un ou deux jours près, vers le 21, le 22 juillet, M. Corse Darmanin vient nous voir et nous informer sur la mission qui lui est confiée et confirmée par le gouvernement et l’Elysée suite aux entretiens de déblayage qu’il a pu avoir avec le Président de l’Exécutif Gilles Simeoni. Y verrons-nous plus clairement les perspectives de notre avenir ?

La précarité depuis toujours, l’île, région la plus pauvre de l’Hexagone républicain, la cherté de la vie, la faiblesse de l’offre d’emplois et la moindre rémunération, la pollution de nos côtes, de notre air vicié par des pollutions des grandes villes, des grands fleuves continentaux, etc. Nous n’avons jamais eu les moyens à la hauteur pour envisager de les traiter. Pas les compétences qui sont, elles, du ressort de notre République.

Plus de 20 % du PIB insulaire viennent de l’activité touristique. Énorme. À qui profite-t-elle puisqu’on consomme plus 97 % de tout ce que l’on importe ? Nous sommes un marché captif. Le renouvèlement de population se fait par un apport de 8.000 habitants nouveaux arrivants, de ghjunghjiticci.

 

Le plan choisi dans le rapport de l’Hudson Institute est celui qui a été rejeté par la Corse entière. Il s’opère d’une manière à peine plus étalée, moins visible par ceux qui sont aux prises des difficultés au jour le jour (les 60.000 précaires, ceux en passe de le devenir…).

Faire ou infléchir la loi est le moyen incontournable de s’attaquer à cette situation de dépendance coloniale. De même, la coofficialité pour sauver la langue.

Il nous faudra donner des garanties de sécurité à tous les pays de ce pourtour méditerranéen. Nous aurons besoin de l’accompagnement de l’État français pour une sortie en sifflet, le temps nécessaire à une autonomie viable pour nous et sécurisante pour tous. Il s’agit là de l’application de l’autonomie. Nous nous expliquerons. D’abord, obtenir le principe. •