Les équilibres d’un monde jusqu’ici relativement stable économiquement et politiquement sont-ils menacés ? En tous les cas ils sont bel et bien ébranlés par les coups de boutoir de l’Amérique de Donald Trump, même si les volte-face précipitées qui sont opérées ça et là montrent aussi qu’il y a des limites à ne pas dépasser. Il y a un siècle, les USA ont connu la Grande Dépression, avec des conséquences colossales pour le monde. Cent ans plus tard, l’interaction accrue des économies aidant, un même scénario n’est pas à exclure.
La valse des droits de douane décidés par Donald Trump a commencé, notamment avec l’Europe. D’abord le taux basique de 10 % est désormais bien installé pour toute marchandise entrant aux USA, augmenté de droits supplémentaires pour l’acier, l’aluminium ou les automobiles. La réciproque européenne ne pourra faire moins. C’est déjà un niveau très important, mettant un obstacle au commerce entre Europe et USA qui s’élève en moyenne à 13 %, quand ce taux était de 3 % avant Trump. Cette ponction, prélevée par les États – dans le cas de l’UE, il alimente aussi le budget commun des 27 –, se chiffre en dizaines de milliards de dollars chaque année.
C’est un transfert notable puisque ces sommes restaient jusque-là entre les mains des entreprises (meilleures marges), ou des consommateurs (prix plus bas). Effet immédiat : d’un côté moins d’investissements productifs, de l’autre moins de pouvoir d’achat, et donc, au total, une diminution de l’activité économique, ce que les bourses concernées, à Wall Street, Londres, Francfort, Paris et ailleurs, ont aussitôt répercuté en perdant environ 10 % de leur valeur depuis que Trump a mis ses promesses douanières en action.
Le pari basique de Trump est que, puisque les États-Unis importent davantage qu’ils n’exportent, la balance des taxes instaurées touchera davantage les pays tiers que le sien. Dans sa globalité, le calcul peut sembler fondé. Dans la réalité du cas par cas, les conséquences peuvent être très différentes, et même désastreuses pour les USA eux-mêmes.
Ainsi, avec la Chine, Washington a choisi de faire monter les enchères, et Pékin de riposter dans la même proportion. Entre les deux mastodontes de l’économie mondiale, chacun applique désormais aux produits échangés entre eux une taxe au moins égale à leur valeur marchande, et même au-delà. Du coup, un géant économique comme Apple, qui fabrique ses i-phone en Chine, aurait vu leur prix proposé au consommateur américain multiplié par deux, annonçant un effondrement de ses ventes, et, vu l’importance de ce produit dans son business-model, la mise en danger de l’entreprise dans son entier. Impensable car Apple est aux USA un des « too big to fall » ; aussi, Donald Trump a fait machine arrière illico presto, et les droits de douane sur ce produit ont été aussitôt abandonnés. Puis Pékin a sorti l’artillerie lourde en interdisant aux compagnies aériennes chinoises de réceptionner les avions Boeing commandés aux USA, soit un quart des ventes à l’export du géant aéronautique américain, par ailleurs en mauvaise posture générale. La négociation à venir s’annonce sanglante !
Mais l’effet majeur des choix économiques de Donald Trump tient à l’incertitude qu’il fait régner. L’effet bloquant est inévitable : comment investir dans une production sans savoir dans quelles conditions on pourra l’écouler, ni sur quels marchés ? Or les volte-face que Donald Trump a multipliées, si elles ont soulagé les acteurs économiques concernés dans un premier temps, sont tout à fait redoutables en termes de confiance à long terme.
C’est donc à une récession économique générale que Donald Trump peut conduire le monde, sans que l’on puisse avoir de réelles parades pour l’éviter depuis l’extérieur, et alors que les contre-pouvoirs traditionnels américains, que Trump soumet à un nouveau maccarthysme, sont muselés depuis leur lourde défaite électorale de novembre dernier.
En politique étrangère, c’est tout aussi catastrophique, sauf que les effets des va-et-vient de Trump se chiffrent en vies humaines, en Ukraine comme à Gaza. En Europe il soutient ouvertement les partis d’extrême-droite et les leaders les plus éloignés du projet européen, avec comme but affiché d’affaiblir les démocraties européennes et leurs dirigeants. Dans ce contexte, l’Union Européenne fait rempart, mais les brèches sont nombreuses et la construction encore fragile.
Depuis le 20 janvier 2025, le monde, entraîné par la frénésie protectionniste américaine, est entré dans de bien inquiétantes turbulences. •








