Ce mardi 3 novembre, l’Insee a publié son étude sur le lieu de naissance des habitants de Corse. Le chiffre a fait le tour de l’île dans la journée : sur les 355.500 résidents recensés en 2023, 160.300 ne sont pas nés en Corse, soit 45 %. Près d’un habitant sur deux. Sept non-natifs sur dix sont nés dans une autre région française, d’abord en Provence-Alpes-Côte d’Azur et en Île-de-France. Trois sur dix sont nés à l’étranger, principalement au Maroc et au Portugal, une part en recul depuis 2013. Dans le même temps, 52.100 natifs de Corse vivent hors de l’île.
L’Insee prend soin de préciser que la Corse n’est pas un cas isolé : la proportion est comparable en Provence-Alpes-Côte d’Azur, en Occitanie ou en Île-de-France. Statistiquement, c’est exact. Politiquement, c’est passer à côté de l’essentiel.
Le même chiffre ne dit pas la même chose partout
45 % de non-natifs dans une région du continent, c’est la mobilité ordinaire d’un grand pays. En Corse, c’est autre chose. D’abord parce que ce chiffre s’applique à un peuple, avec sa langue, sa mémoire et son rapport singulier à la terre, et non à une simple circonscription administrative. Ensuite parce qu’il s’applique à une île de 365.000 habitants, où chaque arrivée pèse davantage. Enfin parce qu’il s’inscrit dans une tendance que l’Insee documente année après année : 2.300 naissances seulement en 2025, le niveau le plus bas depuis 1976, et une population qui progresse de 1 % par an, la croissance la plus forte de France métropolitaine, portée tout entière par les arrivées.
Autrement dit, la Corse ne se renouvelle plus par elle-même. Elle grandit par d’autres. Ce n’est la faute de personne, et certainement pas de ceux qui arrivent. C’est une donnée de structure. Et une donnée de structure appelle une réponse politique, pas un haussement d’épaules.
Intégrer, c’est notre histoire
Le mouvement national n’a jamais fait du lieu de naissance un critère d’appartenance. L’Insee lui-même l’écrivait en 2020 : le lieu de naissance n’est qu’un indicateur partiel du lien à un territoire, l’enracinement se construisant aussi au fil de la vie. Le mouvement national a forgé une autre idée, celle de communauté de destin : est Corse celui qui choisit de lier son sort à celui de ce peuple, d’en apprendre la langue, d’en partager les combats. Pour nous, l’intégration n’est pas une concession. C’est une capacité, et une fierté.
Mais une capacité a des limites. Intégrer suppose qu’il existe encore une société d’accueil assez solide pour transmettre : une langue parlée au quotidien, un foncier accessible aux jeunes de l’île, des emplois qui permettent de rester ou de revenir. L’intégration fonctionne tant que la Corse donne le ton ; la submersion commence lorsque cette capacité est dépassée et que l’on ne transmet plus rien. Quand un natif sur cinq vit ailleurs, quand nos jeunes peinent à se loger chez eux, quand la langue recule dans l’usage, le risque n’est pas l’arrivée des uns. C’est la dissolution de tous dans un territoire sans visage.
L’étude contient d’ailleurs un signal d’espoir : sur les 7.300 personnes arrivées en 2023, 11,5 % étaient des natifs de l’île, souvent des jeunes revenus après leurs études. C’est cette circulation-là qu’il faut amplifier. Elle ne se décrète pas. Elle se construit, par des outils que la Corse doit pouvoir manier elle-même : maîtrise du foncier, statut de résident voté par l’Assemblée de Corse en 2014, accès à l’emploi, langue. C’est précisément à cela que sert l’autonomie.
Le RN, ou la Corse vue de Paris
C’est ici que le Rassemblement national se révèle. Le 23 juin, ses 120 députés ont voté, sans exception, contre le projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome. Ils avaient pourtant déposé un contre-texte promettant une « priorité régionale » en matière d’emploi, de logement et de foncier. Mais dans ce contre-texte, c’est le Gouvernement qui aurait habilité la Collectivité à adapter les règles. Et dans la nuit du 26 au 27 octobre, au Sénat, leur représentant a rejeté le pouvoir normatif de la Collectivité au nom de l’égalité. La priorité, oui, à condition que Paris garde la main. Le slogan, sans l’outil.
Le paradoxe n’est qu’apparent. Le logiciel du RN tient en une ligne : distinguer les Français des étrangers. Or l’Insee le montre sans ambiguïté : sept non-natifs sur dix sont des Français nés sur le continent, et la part des personnes nées à l’étranger diminue. La pression qui s’exerce sur notre foncier, nos prix et notre langue relève d’abord de cette réalité-là. Face à elle, le RN n’a rien à proposer, et pour cause : dans sa grille, l’acquéreur d’une résidence secondaire venu du continent est chez lui en Corse au même titre qu’un enfant de Castagniccia. Quant à l’étranger qu’il désigne, c’est souvent l’ouvrier portugais ou marocain que la Corse a su intégrer.
Le RN ne défend pas les Corses. Il défend les Français en Corse. Ce n’est pas la même chose, et les chiffres de l’Insee le rendent désormais lisible par tous.
Rester maîtres de notre capacité d’accueil
Le Sénat a rejeté le texte constitutionnel, après l’avoir vidé de sa substance ; au cours de ce même débat, les élus nationalistes ont annoncé leur retrait du processus de Beauvau, refusant une autonomie au rabais. La question qu’il prétendait régler, elle, reste entière, et l’Insee vient d’en donner la mesure. La Corse n’a pas besoin qu’on la protège de ceux qui viennent. Elle a besoin des moyens de rester elle-même en les accueillant : décider de l’usage de sa terre, faire vivre sa langue, permettre à ses enfants de rester et de revenir. C’est cela, la souveraineté que nous revendiquons. Non pas un mur, mais une maîtrise.
Notre peuple a toujours su faire des Corses avec ceux qui l’ont rejoint. Il entend rester celui qui intègre, et non celui qui s’efface.
Intégrer, oui.
Se dissoudre, jamais. •








