Écoles, lycées, conférences, avec la fondation Umani, Jean-François Bernardini sillonne la Corse et le Continent pour exposer la question du « trauma » dans nos sociétés, notamment en Corse et particulièrement auprès des jeunes. 20.000 jeunes rencontrés dans l’île, 120.000 sur le Continent…. « la gestion des conflits devraient faire partie des apprentissages fondamentaux » plaide le président de Umani. Et si nous nous posions les bonnes questions pour bâtir un avenir apaisé ? Dans un contexte de nouveau tendu entre la Corse et Paris, il répond aux questions d’Arritti.
Lors des formations à la non-violence données dans les écoles ou lors de nombreuses conférences… quelles sont les réactions au message notamment chez les jeunes ? N’avez-vous pas l’impression de prêcher dans le désert alors que ce monde n’est que violence ?
On ne prêche pas, on offre la rencontre autour d’une intelligence de l’avenir et des clefs pour réussir. Le désert, ce serait ne rien leur dire.
Je rencontre des jeunes qui ont une immense soif face à tout ce qui les dysrégule. Ils vivent dans un monde qui exhibe à leurs yeux, et très tôt, le rapport de force : humilier avant d’être humilié, frapper avant d’être frappé, afficher sa puissance, ne surtout pas montrer sa fragilité.
Nous, les adultes, arrivons après pour demander : pourquoi sont-ils violents ?
Peut-être devrions-nous commencer par regarder le monde que nous leur montrons. Une autre question s’impose alors : d’où viennent toutes ces souffrances ?
Avec la non-violence, nous ne leur demandons pas d’être sages, mais plutôt : qu’est-ce qui se passe en toi quand quelqu’un t’humilie ? que fais-tu de ta colère ? est-ce qu’être fort, c’est faire peur ?
Et là, ils sont présents. lls répondent. Ils rient. Ils contestent. Ils racontent. Parfois ils se taisent. Nous leur parlons de puissance et de noblesse, tout ce qui nous met debout. Qui a le plus de courage : celui qui suit vingt copains pour humilier un camarade, ou celui qui se lève seul et dit : basta – ça suffit ?
Qui est le plus efficace ? Rosa Parks qui s’assoie dans un bus à une place interdite aux Noirs, ou celui qui prend une arme ?
Là, ils comprennent.
Une phrase peut rester. Une idée peut revenir six mois plus tard, au moment précis où un jeune va devoir choisir entre frapper et parler, suivre le groupe ou dire non, humilier ou protéger. Tu n’es pas obligé de tomber dans le piège «oeil pour oeil – dent pour dent». Tu peux mieux faire.
Combien avez-vous rencontré de jeunes ?
Plus de 20.000 dans l’île, 120.000 sur le continent et ailleurs. Il y a en eux un territoire immense qui attend qu’on leur parle autrement. Chaque fois qu’un jeune découvre qu’il peut être puissant sans écraser, fort sans faire peur, en colère sans devenir violent, inventer autre chose de plus grand et plus efficace que de brûler des pneus ou caillasser devant une préfecture… le désert recule d’un mètre.
Et croyez-moi : il recule. Je constate comme vous que les dernières manifestations lycéennes en Corse n’ont été quasiment l‘occasion d’aucune violence. Le 2e chapitre est à écrire. Sans le piège de la violence, quelles sont alors les méthodes de la non-violence ? Elles sont illimitées et efficaces… tout sauf rester spectateur.
Ne faudrait-il pas institutionnaliser (généraliser) ces formations ?
La vraie question est plutôt : pourquoi ne l’avons-nous pas déjà fait ? Qui investit dans la non-violence ? Qui a intérêt – ou pas – à investir dans la non-violence ?
On apprend aux enfants les équations, les capitales, la grammaire. Mais qui leur apprend à traverser une colère, répondre à une humiliation, désamorcer un conflit, résister à l’effet de meute, être fort sans être violent ? Quand la violence explose, on installe des portiques, des caméras, on sanctionne et on s’étonne. Nous dépensons des fortunes à protéger là où il est parfois trop tard et inefficace. On combat des symptômes et pas l’origine qui n’est qu’une fabrique de masse de dysrégulation, bien organisée et lucrative, et cela dès la plus petite enfance.
La non-violence, la régulation et l’intelligence émotionnelles, l’écoute, la gestion des conflits devraient faire partie des apprentissages fondamentaux, de la maternelle au lycée.
Lire, écrire, compter, planter… et apprendre à ne pas se perdre, ne pas se détruire. S’équiper pour la vie. S’équiper pour réussir.
En Corse même, pensez-vous être entendus ?
La non-violence n’est ni passivité, ni faiblesse, ni soumission, ni pacifisme béat.
Une société qui a tant payé le prix de diverses violences, subies et commises, devrait être aux avant-postes de cet apprentissage, de cette analyse, par simple choix d’intelligence et d’efficacité.
Gandhi disait : « Je préfère la violence à la lâcheté. » Il a rajouté ce que l’on oublie souvent : « Mais la non-violence est plus efficace ! »
La violence a perdu et fait perdre. Elle abîme celui qui la commet et celui qui la subit. Elle désenchante les luttes les plus nobles. La non-violence et ses méthodes de lutte sont bien plus efficaces, car elles construisent la force la plus puissante : la « force du nombre » en total accord avec notre nature humaine.
Oui, je vois une conscience, une volonté qui cherchent une autre manière d’être fort.
En Corse ? Nous nous sentons écoutés. Entendus, c’est autre chose.
À ce jour, je crois bien que la seule personnalité, la seule voix que je connaisse à avoir clairement prononcé publiquement le mot « non-violence » – qui est bien plus exigeant et courageux qu’un refus de la violence et une prière à la paix – c’est Edmond Simeoni. Il l’a fait dans son dernier message public du 24 novembre 2018.
Qu’apporte des témoignages comme ceux de Vincent Girard avec qui vous avez tenu plusieurs conférences sur le trauma ?
Les traumas sont un mécanisme universel scientifiquement documenté aujourd’hui. Ils naissent de blessures jamais reconnues, jamais nommées ni cicatrisées.
Vincent Girard apporte quelque chose d’irremplaçable : un scanner scientifique pour décrypter le réel en nous, le réel dans nos comportements, dans nos réactions. Il confirme et explique la puissance volcanique des traumas. Cela concerne aussi les traumas collectifs comme celui qui habite, et des deux côtés, la relation Corsica-France.
Vincent Girard parle de ce que le corps garde, de ce que la mémoire enfouit, de ce qui peut se transmettre de génération en génération, et parfois se rejouer.
Son témoignage nous oblige à changer de question. Ne plus seulement demander : pourquoi cette violence ? mais aussi : quelles vieilles blessures du passé parlent et crient derrière les violences du présent, des deux côtés ?
Il s’agit là d’un renversement total du regard. Comprendre le trauma, c’est essayer
d’empêcher que des blessures anciennes continuent à fabriquer des blessures nouvelles, de la répétition et de la non-issue permanentes.
Qu’est-ce que le trauma Corsica-France ?
Une blessure, une histoire non nommée, non reconnue, non cicatrisée, qui empoisonne la relation Corsica-France, et continue à faire mal longtemps, même après 250 ans, et des deux côtés.
L’Histoire dit ce qui s’est passé ; la grille de lecture du trauma demande ce que ce passé continue à faire au présent.
Quand le président Macron – le 6 février 2018, devant la stèle du préfet Érignac – déclare : « Cela ne s’explique pas ! »,1 – et que par ailleurs il fait fouiller les premiers représentants de la Corse, – en lui comme en d’autres, c’est le trauma qui commande. Méfiance, hypervigilance… avec des conséquences désastreuses.
Oui, il y a des pourquoi. Oui, il y a quelque chose à expliquer. Entre Ponte Novu, les pendus du Niolu, Aleria, Erignac et Yvan Colonna, il y a un arc historique, un arc traumatique avec sa logique impitoyable qui pèse lourd, des deux côtés.
Des blessures, des humiliations, des violences, des morts, des mémoires opposées : chacun garde son récit, ses victimes, ses raisons, ses souffrances. Au moindre déclencheur, tout remonte : défiance, raidissement, provocation, répression, surenchère, non-issue. Un cycle infernal.
Tu me blesses, je me ferme. Tu te fermes, je frappe plus fort. Tu veux le bras de fer, je suis plus fort que toi… Et chacun finit par prouver à l’autre qu’il avait raison de se méfier.
Le trauma n’épargne personne : ni celui qui commet, ni celui qui subit. Le trauma Corsica–France est une blessure du passé qui continue à commander certaines réactions du présent. Et des deux côtés.
Que l’État envoie 1.200 hommes pour faire face à 12 occupants à Aleria, que des Corses s’entretuent au nom de la lutte, qu’un « Sò quì » dans un lycée, qu’une écharpe tricolore ou une croix puissent provoquer des émotions disproportionnées… cela devrait pour le moins nous inciter à lire autrement ce qui advient au sein de la relation Corsica-France… et comprendre pourquoi tout menace, rien ne change… et tout se répète.
Que répondez-vous à ceux qui sont sensibles au message mais pensent qu’ils n’ont pas les moyens d’agir sur une situation tellement ancrée dans l’histoire ?
L’Histoire est immense, mais elle se transmet toujours par des gestes minuscules. Vous ne pouvez pas changer Ponte Novu, Aleria, Erignac… les violences, les morts, les humiliations du passé.
Par contre, si nous utilisons la grille de lecture du trauma, si nous savons décrypter ce code, des deux côtés de Corsica-France, chacun pourra mieux comprendre les colères de l’autre et ses propres colères. Chacun pourra mieux comprendre les vallées de larmes et de rage qu’il faut traverser, et pourquoi le cycle infernal se répète inexorablement : blessures, souffrances, revendications, violence, répression, processus, désillusion, souffrances, violence, répression…
C’est cela, la logique du trauma, la non-issue, l’échec programmé et reprogrammé.
Oui, on peut changer cela.
Une fois que le problème est nommé, comment cette connaissance permet d’emprunter d’autres voies ?
Sortir du piège inconscient de Qui a commencé ? Qui doit céder ? À qui la faute ? Qui cédera par le rapport de forces ? Qui doit faire le premier pas ? Qui doit perdre la face ?
La grille de lecture du trauma n’annule pas le problème politique, elle pose des questions en amont du politique.
C’est une distinction fondamentale. Ne pas opposer la lecture traumatique à la lecture politique. L’une peut éclairer ce que l’autre ne suffit pas toujours à expliquer.
L’autonomie, par exemple, pourrait modifier les institutions, sans nécessairement faire disparaître la méfiance, les ressentiments ou les conflits de mémoire, de vérité : historicide, mémoricide, linguicide en cours… et nos propres déchirements intérieurs, tout en célébrant le rapport de force, qui en vérité est un rapport de faiblesses, et des deux côtés.
Feront le premier pas ceux qui comprennent les mécanismes universels du trauma, et des deux cotés.
Si les protagonistes en Corse étaient d’accord pour s’asseoir autour d’une table, quel pourrait être les outils à mettre en place pour sortir de la crise ?
Une table ne fait pas un dialogue. On peut très bien s’asseoir ensemble à la même table et continuer la guerre autrement.
C’est cela l’inconscience, le gouvernement inconscient et impitoyable du trauma.
Si l’on arrive chacun avec Tu as tes lignes rouges, moi j’ai les miennes. C’est l’autre qui doit faire le premier pas, c’est l’autre qui a commencé…, assis sur l’énergie volcanique des traumas, on reproduira exactement ce que l’on espère résoudre… même avec de meilleures chaises autour de la table.
Inspirons-nous d’autres traumas, internationaux, résolus.
Regardons France-Allemagne, ennemis héréditaires après trois guerres et le nazisme. Regardons l’attitude du gouvernement australien avec les Aborigènes, l’attitude récente du Danemark vis-à-vis des souffrances infligées au Groenland. Regardons le citoyen John Hume en Irlande : sur un trauma de 700 ans… où tout est loin d’être résolu, mais où le pire a cessé…
Si l’État, si l’autre reste inflexible, nous citoyens nous avons un pouvoir de rompre cette chaîne qui endette les générations futures.
Serions-nous un jour capables, prêts, à marcher ensemble de Ponte Novu, à la stèle d’Erignac, jusqu’à la tombe d’Yvan Colonna ? Cela est inaudible aujourd’hui ? Impensable ? Impossible ? Cela vous choque ? Forcément. Le trauma est pour le moment maître dans la pièce, et dans tous les cerveaux.
Avec ce qui s’est passé au Sénat pour l’examen du projet de loi constitutionnelle sur l’autonomie de la Corse, la tension peut vite remonter dans l’île, notamment parmi la jeunesse. Comment la non-violence peut-elle résoudre une telle situation de blocage ?
L’autonomie concerne la question des pouvoirs. Elle ne réglerait pas, à elle seule, la question de la relation Corsica-France.
Or, c’est peut-être la relation malade d’un trauma non reconnu, non travaillé, non résolu, qui depuis 250 ans fait échouer les processus et les solutions.
Tout cela fatigue énormément les populations, l’opinion, car tout cela se répète et se reproduit à cycles réguliers : revendication, violence, répression, processus, déception… et nous voilà repartis pour un nouveau tour.
D’élection en élection, de déception en déception, cela aboutit à un délitement.
Si vous me dites que pour résoudre un trauma, il faut être deux, et qu’à défaut, les lignes rouges réciproques, le rapport de force, ou pire : le rapport de violence, resteraient le seul moyen qui s’impose, je rétorque que seul un rapport de vérité, d’intelligence, et de clairvoyance nous permettra d’éviter des champs de bataille où l’on ne peut que perdre.
Si par ailleurs nous voulons apprendre de l’efficacité des méthodes et stratégies non-violentes, regardons la lutte des étudiants serbes qui en l’an 2000 dans un pays sous dictature, ont renversé Milosevic sans une seule goutte de sang. Ce 25 octobre 2026, après avoir fédéré tout le pays, ils viennent de remporter les élections législatives avec leur « liste des étudiants », en écartant le président corrompu Aleksandar Vucic, président pro-Poutine.
Les stratégies et les méthodes de la non-violence sont d’une efficacité redoutable, plus fortes que les armes. Elles misent sur la bonne analyse, et la plus grande force, la force du nombre : le peuple rassemblé.
Quels sont les prochains rendez-vous ?
Continuer la marche, continuer le chemin. Rencontrer, parler aux citoyens. User d’une autre grille de lecture pour élucider ce que la politique à du mal à expliquer, à élucider et donc… à changer.
Nous continuons ce travail en le partageant avec la population. Nous invitons tous les citoyens de bonne volonté à venir échanger, apprendre, et mieux faire ensemble.
Le séparatisme intérieur imposé par le trauma est une vraie menace, un blocage presque pire que celui du Sénat… •
- NDLR : « Cela ne se justifie pas, ne se plaide pas, ne s’explique pas. » (06/02/2018) ↩︎








