Auditionné le 28 janvier dernier par la Mission d’information sur l’avenir institutionnel de la Corse, l’ancien préfet de Corse de 2022 à 2024, actuel préfet de Bretagne, a déclaré : « Le crime organisé imprègne l’intégralité de la société corse » ajoutant « y compris les services de l’État ». C’est surtout ce rajout qui interpelle.
Monde politique, monde économique, vie sociale, et jusqu’aux services de l’État sont donc imprégnés de cette réalité mafieuse que dénoncent les Collectifs de lutte anti-mafia. Relancé par le président de la Mission sur l’implication de l’État, le préfet a répété : « y compris les services de l’État ». Et c’est forcément ce qui interpelle le plus. L’État bien que l’ayant camouflé pendant longtemps sous des appellations de « crime organisé », a lâché le mot « mafia » depuis quelques temps à travers police et justice et jusqu’aux propos d’Eric Dupond-Moretti alors ministre de la justice. Mais avouer que les services de l’État peuvent être gangrénés c’est nouveau, et cela démontre l’ampleur du phénomène qui appelle à des mesures fortes.
Ce 4 février, le Sénat a adopté en première lecture et à l’unanimité une proposition de loi transpartisane*, pour lutter contre le narcotrafic et plus généralement la criminalité organisée et le blanchiment d’argent. Elle prévoit entre autres la création d’un nouveau Parquet national anticriminalité organisée, la fermeture des commerces qui blanchissent l’argent de la drogue, le gel des avoirs criminels, le renforcement des techniques d’enquête et de la surveillance de professionnels par le dispositif Tracfin, particulièrement dans le domaine immobilier ou la plaisance de luxe. Une nouvelle procédure d’injonction pour richesse inexpliquée est aussi instituée. De même qu’un statut de repenti pour mieux lutter contre le narcotrafic où la création de nouveaux délits, comme le recrutement sur internet des « petites mains » de la drogue, ou le délit d’appartenance à une organisation criminelle.
Le député R&PS breton, Paul Molac a commenté pour sa part au sortir de la réunion d’Aiacciu : « Je constate un certain nombre de choses qui montrent que les services de l’État ne sont certainement pas neutres. Quand vous voyez par exemple que pendant des années les communes littorales qui étaient en RNU, c’est-à-dire qu’il n’y avait pas de Plan local d’urbanisme, ça veut dire que c’est la préfecture qui signe tous les permis. Et qu’ils ont signé tout un tas de permis avec des milliers de mètres carrés qui ont été artificialisés pour des résidences secondaires, je crois que la réponse elle est là-dedans ».
Amaury de Saint-Quentin a activé plusieurs fois l’article 40 qui permet à tout fonctionnaire de dénoncer des crimes et délits, « une vingtaine en 2023, et une trentaine en 2024 » révèle notre confrère de Via Stella Dominique Moret qui a pris attache avec le procureur de la République. Les enquêtes sont en cours.
Des centaines voire des milliers de permis illégaux délivrés, des peines non exécutées, de fait, l’État s’est rendu complice de situations de non-droit où se plaisent ensuite à prospérer toutes les dérives y compris mafieuses.
Lorsque par exemple les associations U Levante et Le Garde ont porté plainte contre l’ancien préfet Stéphane Bouillon, elles ont eu du courage que peu ont eu avec elles. Malgré les avis défavorables de ses services, ce dernier avait accordé la veille de son départ de Corse en 2011, quatre permis de régularisation en espace remarquable et sous le coup de la loi Littoral sur la commune de Coti Chjàvari. Le préfet Strzoda à sa suite n’a pas retiré ces permis illégaux. Tribunal administratif, Cour d’appel, Cour de cassation confirmaient pourtant tour à tour à plusieurs reprises l’illégalité de ces constructions.
Le préfet Bouillon, ou plutôt l’État, a été condamné in fine à verser de dérisoires dommages aux associations, mais les constructions n’ont pas été démolies. Les associations ont donc poursuivi leur action pour réclamer l’exécution de la peine. Ce qu’a ordonné encore le Tribunal administratif, puis la Cour d’appel…
On a alors assisté à une offensive contre les associations : rassemblement de soutien abusant l’opinion en prétextant de constructions familiales anciennes (pourtant non concernées par les plaintes qui visent des constructions récentes), et campagnes de dénigrement dans la presse et sur les réseaux sociaux…
Vous avez deviné, on parle là du domaine de Saparella, propriété Peretti, à Coti Chjàvari.
Dernier épisode : des vidéos scandaleuses sur le net, obligeant les associations à porter plainte « pour diffamation, injure et incitation à la violence ». L’affaire est aussi en cours.
On le voit, l’intervention du préfet Bouillon au lieu de stopper l’illégalité, a aggravé considérablement le danger. Comme avec ses menées barbouzardes (préfet Riolacci couvrant durant des années les attentats de Francia contre les autonomistes corses, ou préfet Bonnet, qui voulait créer les conditions d’un affrontement entre Corses) le jeu trouble de l’État en ce qui concerne la mafia est aujourd’hui avoué. On attend la suite. • F.G.
* Projet de loi déposé suite à une enquête sénatoriale conduite par les sénateurs Etienne Blanc (LR) et Jérôme Durain (PS). Paulu Santu Parigi, sénateur de Haute-Corse a amendé le texte relayant les demandes des Collectifs anti-mafia en Corse sur la confiscation obligatoire des avoirs criminels, leur affectation aux collectivités territoriales, le statut de repenti.








