Dix ans. Dix ans après le Bataclan, la France se souvient. Elle se recueille, elle compte ses morts, elle cherche encore à comprendre ce qui a basculé cette nuit-là. Dix ans après, le deuil s’est mué en mémoire, et la mémoire en une forme de lucidité : la violence n’est jamais loin, même quand tout semble tranquille.
Et au même moment, ici, en Corse, s’ouvre un procès — celui du meurtre d’Antoine Sollacaro. Une autre tragédie, d’un autre ordre, mais qui interroge, au fond, la même chose : comment en arrive-t-on là ? Comment des sociétés, des communautés, des peuples en viennent-ils à tolérer, à banaliser, à reproduire la violence jusqu’à s’y habituer ?
Le hasard du calendrier a parfois la précision d’un symbole.
Dix ans après le Bataclan, la France regarde sa blessure nationale ; la Corse regarde l’une des siennes. Deux histoires, deux contextes, mais un même fond de fracture : la perte de sens, la perte de mesure, la perte de paix.
Car il ne s’agit pas seulement d’affaires criminelles, ni même de terrorisme ou de règlement de comptes. Ce dont il est question, c’est de la manière dont une société répond à la violence — et de ce que cette réponse dit d’elle.
Antoine Sollacaro, c’était une figure, un homme de caractère, un avocat respecté, un esprit libre. Son assassinat, en 2012, a été un séisme pour ce pays qui s’était habituée, à force, à l’idée qu’on pouvait mourir pour une idée, un mot, une inimitié.
Et pourtant, dix ans plus tard, à entendre les débats, les silences, les non-dits, on sent encore cette gêne collective : comme si la mort d’un homme public, ici, relevait d’un destin banal, d’une mécanique connue. Comme si la violence faisait partie du paysage, un décor dont on ne sait plus comment se défaire.
Le Bataclan, lui, fut un choc d’un autre genre : une irruption venue de l’extérieur, une barbarie sans visage familier. Mais la question demeure, identique : comment une société se reconstruit-elle après avoir été frappée dans ce qu’elle a de plus humain ? Comment réapprend-elle à se parler, à croire, à faire peuple ?
La vérité, c’est que la paix n’est jamais donnée.
Elle n’est pas un acquis, mais un combat quotidien, une discipline morale. Et c’est sans doute cela, le fil invisible qui relie ces deux événements : la nécessité de ne pas céder. Ne pas céder à la haine, ne pas céder à la résignation.
En France, le procès des attentats du 13 novembre a eu cette fonction cathartique : rendre justice, c’est aussi refuser l’oubli. Dire la loi, c’est redire la dignité.
En Corse, ce que nous vivons aujourd’hui, avec le procès Sollacaro, devrait être de cet ordre : un moment de vérité, un moment de lucidité, un moment où l’on regarde en face ce que la violence a fait de nous.
Mais pour cela, il faut du courage.
Car ici, la violence n’a pas toujours été nommée. Elle a été justifiée, travestie, parfois même glorifiée. Elle s’est mêlée à la politique, à la fierté, à la revanche, à l’histoire. Et ce mélange-là, nous le payons encore, génération après génération.
Nous avons appris à vivre avec les fantômes.
À parler bas, à détourner les yeux, à faire comme si tout cela ne nous concernait pas directement.
Mais la vérité, c’est que la société corse ne pourra jamais s’émanciper sans solder ses ombres. La justice, ici, n’est pas seulement l’affaire des tribunaux : c’est l’affaire d’un peuple tout entier.
Car il n’y a pas d’avenir politique sans paix morale. Et il n’y aura pas de paix morale sans une parole claire sur ce que nous avons accepté, toléré, couvert ou tu.
Le procès Sollacaro, à sa manière, nous renvoie cette question : voulons-nous encore être une société capable de se regarder dans le miroir ? Sommes-nous prêts à affronter ce que nous avons laissé prospérer — la peur, la défiance, le silence ?
Ou préférons-nous continuer d’avancer dans une paix factice, une paix d’apparence, où l’on se contente d’oublier au lieu de comprendre ?
Dix ans après le Bataclan, dix ans après tant d’autres drames, nous devrions savoir que l’oubli ne protège pas. Il anesthésie, puis il ronge.
Une société apaisée n’est pas une société qui a oublié la violence : c’est une société qui l’a comprise, digérée, dépassée.
La paix n’est pas le contraire de la colère — c’est son accomplissement. Elle naît du courage de nommer, de juger, de réparer. Elle naît de la volonté de reconstruire une confiance entre les vivants.
Je crois que la Corse est à ce tournant-là. Entre la tentation du repli et celle de la maturité. Entre la mémoire des armes et la promesse de la parole.
Nous avons tant dit vouloir la dignité — il est temps d’en tirer les conséquences. La dignité, c’est de ne pas se mentir. C’est d’admettre que la liberté que nous réclamons ne vaut que si elle s’exerce dans un cadre pacifié. C’est de comprendre que la cause du peuple corse ne triomphera jamais par la force, mais par la justesse.
Alors oui, dix ans après le Bataclan, alors que s’ouvre le procès Sollacaro, il faut redire les choses simplement : nous voulons une société apaisée. Une société où ces morts, ces drames, ces nuits de plomb ne se reproduisent plus. Une société où le désaccord ne mène plus à la tombe, où la parole reprend la place du fusil, où la justice est un pilier et non une menace.
Cette paix-là n’est pas naïve. Elle n’est pas faible. Elle est exigeante. Elle suppose du courage politique, du courage moral, du courage collectif.
Le Bataclan a rappelé à la France que la barbarie n’est jamais loin.
Le procès Sollacaro rappelle à la Corse que la barbarie peut être intime.
À nous de décider ce que nous voulons faire de ces deux mémoires : les enfermer dans la douleur, ou les transformer en leçons.
Nous avons, ici, une responsabilité immense : prouver qu’un peuple meurtri peut choisir la paix, non par oubli, mais par volonté.
Que la société corse que nous voulons bâtir soit de celles où l’on ne meurt plus pour une idée, ni pour une querelle, ni pour un symbole.
Une société où la justice protège, où la parole libère, où la mémoire éclaire. Une société où les nuits noires n’existent plus.
Parce qu’enfin, nous aurons compris qu’il ne suffit pas de rêver la paix : il faut la construire. •








