Ce mardi 23 juin, en fin d’après-midi, dans un hémicycle où la Corse n’a longtemps été qu’un objet de débat et bien rarement un sujet de droit, deux cent soixante et onze députés ont fait ce que deux siècles de République avaient obstinément refusé : ils ont consenti à inscrire notre nom dans la marche vers la Constitution. Deux cent soixante et onze voix contre deux cent deux. Le projet de loi constitutionnelle « pour une Corse autonome au sein de la République » a franchi sa première lecture. Que l’on ne s’y trompe pas sur la portée du moment : pour la première fois, le mot d’autonomie, ce mot que l’on nous a si longtemps jeté à la figure comme une menace, est passé du pamphlet au texte, de la rue à la loi fondamentale. Ce n’est pas rien. Ce n’est pas tout. C’est un commencement.
Il faut mesurer d’où nous venons pour savoir ce qui se joue. Notre cause n’a pas commencé ce mardi sous les ors du Palais-Bourbon. Elle a commencé dans les caves humides où l’on recopiait Arritti, sur les chemins de la Castagniccia et dans les vignes d’Aleria, ce mois d’août 1975 où une poignée d’hommes décidèrent que la dignité d’un peuple valait qu’on lui consacre sa liberté. Elle a traversé les générations, les procès, les exils, les renoncements et les fidélités. Combien des nôtres ont porté ce combat sans jamais en voir le terme ? Combien sont morts avec, pour seul horizon, l’espérance qu’un jour la France finirait par nous nommer ? Braudel parlait de la longue durée, de ces lames de fond que les siècles seuls révèlent. Nous sommes ce peuple de longue durée, qui a appris à compter en décennies là où les autres comptent en mandats. Ce vote, nos anciens l’ont rendu possible. Qu’il soit d’abord, ce soir, un hommage à ceux qui ne sont plus là pour le voir.
Mais l’hommage n’autorise pas l’ivresse, et je me garderai de toute liesse facile. Soyons lucides, car la lucidité est encore la forme la plus haute de la fidélité. Ce qui a été acquis hier n’est qu’une première lecture. Le texte doit maintenant passer devant le Sénat, à l’automne, dans une chambre dont chacun connaît les réticences. Il devra ensuite réunir, au Congrès de Versailles, les trois cinquièmes des parlementaires — un seuil qui se franchit non par l’enthousiasme mais par la patience, le travail et l’alliance. Et le texte lui-même n’est pas celui dont nous rêvions. Le principe de non-régression sociale et environnementale, arraché de haute lutte, n’y figure que comme une simple faculté offerte au législateur, non comme une obligation. Les garde-fous abondent, les contrôles se multiplient, les mots ont été pesés à la balance des défiances. Méfions-nous de ceux qui, selon la leçon du Guépard de Lampedusa, consentent à ce que tout change pour que rien ne change vraiment. Une autonomie sans moyens ni substance ne serait qu’un trompe-l’œil de plus dans la longue galerie des promesses faites à la Corse. Nous saurons distinguer la marche du sommet.
Car au fond, qu’est-ce que nous demandons ? Rien d’autre que ce qu’un peuple adulte est en droit d’exiger : la responsabilité de lui-même. L’autonomie n’est pas la séparation, elle en est même le contraire le plus exact. Elle n’est pas une rupture rancunière mais une majorité enfin reconnue, le droit d’adapter la règle commune à la singularité d’une terre, d’une langue, d’une histoire qui ne se laissent pas dissoudre dans l’uniforme. Être autonome, c’est cesser d’être administré pour commencer à se gouverner. C’est redevenir maître chez soi — maître de sa terre que la spéculation dévore, maître de sa langue que l’on a si longtemps voulu faire taire, et maître, oui, de ses ressources et de son énergie, car il n’y a pas d’autonomie politique véritable sans la capacité de décider de ce qui nous fait vivre. L’autonomie de la décision et l’autonomie des moyens sont une seule et même conquête ! l’une sans l’autre n’est qu’un décor. Voilà ce que nous portons : non pas le repli, mais la pleine et entière responsabilité d’un peuple sur son destin.
Et puisque nous parlons de responsabilité, ayons le courage de nous l’appliquer à nous-mêmes. Car l’autonomie n’est pas seulement une victoire arrachée à Paris : elle est une épreuve que nous nous imposons. Le jour où nous pourrons adapter la loi, nous ne pourrons plus rejeter sur l’autre nos propres insuffisances. Montaigne nous a appris qu’il n’est pas de gouvernement plus exigeant que celui de soi-même. Une Corse autonome devra se montrer digne de son autonomie : compétente, intègre, soucieuse du bien commun avant des clientèles, capable de bâtir des institutions solides là où elle a si longtemps dû se contenter de résister. La liberté que nous réclamons est aussi un miroir que l’on nous tendra. Préparons-nous, dès maintenant, à le regarder en face. C’est à cela, autant qu’aux scrutins du Sénat, que se jouera vraiment la suite.
Marc Aurèle écrivait que ce qui fait obstacle à l’action sert l’action, et que ce qui barre la route finit par devenir la route. Toute notre histoire est dans cette phrase. Chaque mur dressé devant nous, nous en avons fait une marche. Chaque refus, nous l’avons transformé en raison de persévérer. Le chemin qui s’ouvre devant nous est long, plus long sans doute que beaucoup ne veulent l’admettre ce soir dans l’allégresse. Mais une longue marche ne se mesure pas à la distance qui reste : elle se gravit une marche après l’autre, patiemment, sans jamais lâcher la précédente avant d’avoir le pied ferme sur la suivante. Le Sénat sera une marche. Le Congrès en sera une autre. La loi organique, qui donnera chair à tout cela, en sera une troisième, et peut-être la plus décisive. Nous les prendrons les unes après les autres, comme on monte vers un col que l’on devine mais que l’on ne voit pas encore — avec, au fond du sac, cette obstination tranquille qui est la vertu des peuples qui durent.
Alors je ne dirai pas, ce soir, que nous avons gagné. Je dirai que nous avons commencé à gagner, ce qui est tout autre chose et qui engage davantage. À ceux qui nous ont précédés, militants des premières heures, je veux dire que leur combat n’aura pas été vain. À la jeunesse de ce pays, à celle qui n’a connu ni Aleria ni les années de plomb et qui pourrait croire que tout cela lui est dû, je veux dire que rien n’est acquis tant que tout n’est pas inscrit dans le marbre, et que la part la plus exigeante du chemin commence maintenant. Restons unis, restons vigilants, restons debout. La République a fait, hier, un pas vers nous. À nous de faire les nôtres, droits et déterminés, jusqu’à ce que l’autonomie ne soit plus une espérance que l’on défend mais une réalité que l’on exerce.
La route est longue. Nous la connaissons. Nous l’avons toujours su.
Une marche est franchie. Prenons la suivante. •








