Le 23 juin, par 271 voix contre 202, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture le projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République. Un seuil que 50 années de patience, de luttes et de deuils n’avaient jamais permis d’atteindre. La poussière du scrutin n’était pas même retombée que l’on vit reparaître, surgissant des fourrés où ils s’étaient tenus tapis, les gardiens d’un ordre que l’on croyait à bout de souffle. Les faucons de l’immobilisme sont sortis du bois.
Ils ne sont ni nombreux ni nouveaux, mais ils sont influents et savent où frapper. À la veille même du débat, le constitutionnaliste Benjamin Morel, escorté d’un historien parmi les plus titrés de la République, a signé une tribune sonnant le tocsin. Reconnaître dans le marbre une « communauté historique, linguistique, culturelle, ayant développé un lien singulier à sa terre », ce serait, à les entendre, ouvrir grand la porte au communautarisme, fonder des droits différenciés, briser l’égalité devant la loi. L’un est allé jusqu’à prononcer le mot de racisme. Dans les couloirs du Sénat, d’autres reprennent déjà l’antienne : « constitutionnalisation du communautarisme ». Le Conseil d’État lui-même, dans son avis, avait montré la voie en réclamant que l’on biffe le mot « communauté » et ce « lien singulier à sa terre ». La machine est en marche, et son carburant est la peur.
Voilà le procédé. On revêt la robe du savant pour faire passer une position politique pour une vérité juridique. On brandit la rigueur académique comme un bouclier, et l’on décoche, à couvert, des arguments qui en sont les antipodes. Car il faut une singulière mauvaise foi pour confondre la reconnaissance d’un peuple avec l’invention d’une race. La communauté corse dont parle le texte n’est pas une lignée du sang ; c’est une histoire, une langue, une géographie — ce que Braudel eût appelé une longue durée méditerranéenne. Agiter le spectre du « Corse de souche », ce n’est pas faire œuvre de droit : c’est faire diversion. Ceux qui accusent l’autonomisme de réduire les hommes à leur origine sont précisément ceux qui, faute d’argument, réduisent un projet de civilisation à une caricature.
Le plus savoureux est qu’ils plaident l’égalité. Mais de quelle égalité parlent-ils ? De celle, abstraite et glaciale, qui a produit dans les faits l’insularité subie, la vie chère, la spéculation foncière qui chasse les Corses de leur propre littoral, le décrochage des services publics et l’exil de la jeunesse. L’égalité réelle, celle qui tient compte du relief, de la mer, de l’éloignement, ils n’en veulent pas : elle dérangerait leurs catégories. Le génie jacobin a toujours préféré l’uniformité, fût-elle injuste, à la différence, fût-elle féconde. Et lorsqu’on leur rappelle que le texte est bardé de garde-fous, ils font mine de ne pas entendre.
Il est une corde plus basse encore, et certains n’hésitent pas à la pincer. À mots à peine couverts, on insinue que confier un pouvoir normatif aux élus corses reviendrait à livrer l’île aux pressions du crime organisé. L’argument a le mérite de la franchise dans l’outrage : il présume un peuple entier coupable, suspecte par avance ses représentants, et transforme la lutte légitime contre la criminalité en prétexte pour refuser la démocratie. Que n’applique-t-on pareil raisonnement à toutes les collectivités de la République française ? On ne l’ose nulle part ailleurs ; on se le permet pour la Corse, parce qu’il s’agit de la Corse. Cette défiance n’est pas un argument de droit : c’est un préjugé qui se déguise en vigilance, et l’on mesure, à l’entendre, jusqu’où descendent ceux qui n’ont plus que la peur à opposer à l’espérance.
Au fond, ce qui les terrifie n’est pas la Corse : c’est le précédent. Si l’île arrache cette reconnaissance, que diront demain l’Alsace, la Bretagne, le Pays basque, les outre-mer ? Ils nomment cela une contagion ; il faudrait dire un réveil. La vérité qu’ils ne peuvent admettre, c’est que le modèle unitaire et centralisé hérité du XIXe siècle est à bout de course, et qu’une République capable de reconnaître ses peuples sans se défaire n’en sort pas affaiblie, mais adulte. Les nations qui nous entourent, l’Espagne et ses communautés, l’Italie et ses régions à statut spécial, l’Allemagne fédérale, vivent depuis des décennies avec leurs autonomies sans s’être disloquées. Seule la France persiste à prendre la diversité pour une menace et l’unité pour de l’uniformité.
Que les clercs s’agitent, soit. La trahison des clercs n’est pas neuve : elle consiste, comme l’écrivait Benda, à mettre le prestige de l’esprit au service des passions du moment. Mais l’histoire ne se joue pas dans les colonnes des grands quotidiens parisiens ; elle se joue dans la ténacité d’un peuple qui sait ce qu’il veut. Le chemin reste long. Le Sénat attend, dominé par une droite qui aiguise déjà ses couteaux. Plus loin, le Congrès de Versailles exigera les trois cinquièmes. Rien n’est acquis ; mais rien n’est perdu.
À ceux que l’offensive ébranle, rappelons ce mot : l’obstacle à l’action fait avancer l’action, et ce qui se dresse en travers du chemin devient le chemin. Les faucons croyaient nous surprendre à découvert. Ils n’ont fait que confirmer que nous tenons la bonne route : car on ne déploie pareille artillerie que contre ce que l’on redoute de voir advenir. Le premier pas est franchi ; la longue marche continue. n








