« Nos concitoyens de Corse savent bien que la longue indifférence de la France continentale doit cesser. » Ces paroles ce ne sont pas les miennes. Elles sont de Michel Rocard et elles peuvent servir d’introduction à ce débat sur le statut constitutionnel de la Corse qui interroge sur la nature des fondements de la République.
La simple question, la simple notion de peuple corse, est considérée par certains ici comme une mise à mal des bases mêmes de l’ordre républicain. Or, pour nous, on ne peut sous couvert d’universalisme, gommer l’histoire intime, propre à chaque citoyen. Nous voudrions au contraire que l’égalité devant la loi, puisse procéder de la prise en compte de la diversité. Sommes-nous des objets légo formatés ou sommes-nous à la fois citoyens du monde, européens, français et enracinés dans un environnement immédiat qui nous a vu grandir et façonner notre perception de la vie. Ce débat est fondamental. Reconnaître une spécificité corse viole-t-il le pacte républicain ? Nous pensons pour notre part que la République s’enrichit quand elle est celle des personnalités qui se reconnaissent en elle, quand elle promeut l’égalité sur les fondamentaux, la fraternité, la solidarité d’individus libre et créatifs de leur propre destin. Voilà notre vérité face aux tenants d’un ordre je dirais théorique et réducteur.
Nous sommes tous les fils de notre histoire. Une conquête militaire impitoyable a mis fin à l’indépendance d’un peuple et a extrait la Corse de son aire géographique traditionnelle des liens humains, économiques et culturels séculièrement entretenus avec le monde italien. L’insertion de l’île dans le monde français est un fait que ni l’histoire, ni la géographie, ni la culture ne laissaient prévoir, même si les échanges de toutes natures ont aujourd’hui modifié les termes du problème. Le cœur de ce dernier étant le suivant : comment un puissant sentiment d’appartenance peut-il se concrétiser dans un cadre où rien n’est prévu pour ça ? Ni le cadre politique d’État-nation, inapte à reconnaître des situations particulières, ni le sentiment jacobin de toute une partie de la classe politique.
La Corse a payé douloureusement son non-développement par l’émigration massive. Cet effondrement démographique de 300.000 habitants en 1900 à 160.000 en 1960 a brutalement pris fin avec l’arrivée de milliers de rapatriés, puis le renversement spectaculaire des flux migratoires. Sur les 30 dernières années la population a augmenté de 100.000 habitants supplémentaires alors qu’elle a compté un excédent de 6.000 décès. Cette évolution artificielle fait coexister la permanence d’une vie sociale parmi les plus dégradées de France avec un dynamisme démographique quatre fois supérieur à la moyenne française. Cela en dit long sur le caractère extraverti de cette situation et éclaire aussi le sentiment cruel de dépossession des Corses qui ne peuvent en maîtriser les ressorts.
C’est pour cela qu’il convient d’adapter le cadre constitutionnel. Parce qu’il existe en Corse un peuple avec son sentiment d’appartenance et son sens de la vie. Parce qu’il faut doter l’île d’un statut fiscal de progrès qui permette de réduire le différentiel concurrentiel avec le Continent et d’assainir une vie sociale délabrée. Parce qu’il faut renforcer une langue marginalisée. Parce qu’il faut doter l’île des moyens de lutte contre les spéculations érosives. Bref, parce qu’il faut mettre en adéquation le cadre institutionnel et les réalités géographiques, historiques et humaines, par dévolution de réelles compétences législatives et normatives. Les Corses face à ce qu’ils ont su montrer au long des siècles et de leur douloureux destin collectif, méritent d’avoir les moyens institutionnels d’un avenir sans rupture. Face à un monde de compétition et de violence, vivre et s’exprimer est un défi permanent.
Corses, nous ne sommes qu’une minuscule parcelle de l’humanité. Mais cette parcelle c’est la nôtre. Elle a traversé les siècles. Elle doit avoir les moyens, nous devons lui donner les moyens de poursuivre le fil de son histoire. Merci. •
Michel Castellani,
En séance publique le 17 juin 2026.








