Parmi les débats de la fédération Régions & Peuples Solidaires en Corse, cet été à Tagliu Isulaccia, la réflexion, sous l’égide de l’Alliance Libre Européenne, impulsée au sein du parlement européen. « La Méditerranée est au cœur de problématiques nouvelles et préoccupantes, du fait du réchauffement climatique, ce qui appelle de renforcer la coopération et les moyens pour en atténuer les effets » explique R&PS. Pour en débattre : François Alfonsi dont le rapport voté à une large majorité par le Parlement européen en 2013 a poussé à une stratégie macrorégionale en Méditerranée, Lorena Lopez de Lacale, présidente de l’ALE, Nora Mebarek, député européenne du groupe Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates, membre de la commission REGI (développement régional), David Cormand, député européen des Verts Europe Écologie, et Nanette Maupertuis, non pas en tant que présidente de l’Assemblée de Corse, mais membre du Comité des régions et présidente de la Commission des îles au sein de la Conférence des Régions et Périphéries Méritimes (CRPM).
« Nous sommes au bord de la Méditerranée, et c’est la même mer qui borde les côtes de la Palestine » introduisait Lorena Lopez de Lacalle pour rappeler cette guerre à nos portes et ne pas en oublier toutes les souffrances. « La division nous affaiblit » rappelait-elle aussi concernant les enjeux de la Méditerranée, insistant sur les volontés de l’ALE de « travailler ensemble » de manière transversale avec différents groupes au sein du Parlement européen.
« Le rapport Alfonsi est resté en mémoire et dans l’esprit de tout le Parlement européen » a dit aussi la présidente de l’ALE, « c’est ce qui a servi de tremplin pour faire le travail que nous sommes en train de faire ».
François Alfonsi, eurodéputé de la Corse (2009-2014 puis 2019-2024) a rappelé l’importance pour une île comme la Corse d’avoir des représentants au sein du Parlement européen, qui plus est au sein d’un groupe comme l’ALE qui permet de compter sur la solidarité de nations européennes. La question des langues régionales, celle des îles, ou de l’insertion dans les coopérations en Méditerranée, ont ainsi pu y être défendues. Il siégeait dans la commission du développement régional (REGI), compétente sur ces questions, et explique les batailles qu’il a dû mener pour les inscrire à l’ordre du jour. « Il faut d’abord exercer un lobbying d’au moins 3 ans au sein du Parlement européen pour obtenir un rapport d’initiative. » Puis mener un travail intense pour l’élaborer et le faire adopter. C’est ce qui a été fait en faveur des langues régionales en 2012, le rapport a été adopté par 645 voix pour et 26 contre. Puis avec le rapport sur les îles, présenté avec son rapporteur, Younous Omarjee, élu LFI président de la commission REGI (adopté en 2022 par 577 voix pour, 38 contre). Enfin le rapport Alfonsi sur la stratégie macrorégionale en Méditerranée lui aussi adopté à une écrasante majorité en 2023 : 564 pour et 14 contre.
Ces votes traduisent la pertinence des sujets soulevés, mais aussi le travail acharné pour y parvenir, malgré les freins du Conseil formé des 27 États membres, qui obéissent à d’autres logiques. Mais « la question est sur la table désormais et elle permet d’alimenter une démarche qui peut progresser au niveau de l’Europe ». D’autant qu’elle a l’appui du Comité des régions qui a délibéré avec plusieurs rapports sur la Méditerranée (député croate) et l’insularité (Nanette Maupertuis).
« Il y a en Europe plusieurs bassins maritimes qui font l’objet de politiques européennes coordonnées. La principale c’est la mer Baltique au nord de l’Europe », dit encore François Alfonsi, « la stratégie macrorégionale engage des moyens humains, financiers, réglementaires aux problèmes communs qui nécessitent une coopération, comme la question des déchets ».
Ces politiques ne sont efficaces que si elles sont inscrites sur le long terme, fortes, partagées avec des moyens et de la coordination. Le rapport sur une stratégie macrorégionale en Méditerranée a identifié des problématiques, dont celui du réchauffement climatique. « Il aura un impact 20 % plus important que dans le reste du territoire européen » avec des conséquences qu’on imagine : catastrophes naturelles comme des incendies ravageurs, élévation du niveau de la mer, mais aussi acidité, menaces sur la biodiversité, difficultés pour l’agriculture, pour l’eau, etc. « L’agriculture c’est ce qui unit le pourtour méditerranéen. Au Liban, en Lybie, en Algérie, en Italie, en Espagne, les oliveraies, les plantations de figuiers, tout ce qui est l’essence de la Méditerranée, lié à son climat mais aussi à des échanges millénaires. »
Échanger, prendre en compte ce qui marche ailleurs, faire travailler ensemble les chercheurs, « c’est ça l’objectif d’une stratégie macrorégionale ».
Le rapport « est un premier pas », le Conseil doit donner son avis et mettre en place une politique d’adaptation.
« La stratégie macrorégionale engage des moyens humains, financiers, réglementaires aux problèmes communs qui nécessitent une coopération. »
François Alfonsi
Nora Mebarek élargit le débat à sa dimension stratégique, c’est-à-dire une coopération avec les trois rives, en lien avec le Traité de Barcelone adopté il y a 30 ans. La nouveauté c’est qu’il y a une commissaire européenne dédiée à la Méditerranée, « ça montre à quel point le sujet est important pour l’ensemble de l’Union ».
« Il y a 30 ans, l’UE et ses 10 pays tiers faisait un pacte autour de la stabilité et la paix entre ces peuples. » Nora Mebarek cite le Maroc, l’Algérie, la Palestine, l’Égypte, Israel, la Jordanie, le Liban, la Syrie, la Tunisie, et la Turquie. Or la situation s’est aggravée depuis. Si on ajoute la question de la souveraineté énergétique de l’Union européenne, « pour que le gaz russe ne continue pas d’alimenter la guerre en Ukraine avec les fonds européens, il faut trouver d’autres ressources, et le Maroc, pays le plus “stable”, devient un partenaire stratégique de l’Union européenne », notamment sur l’énergie renouvelable et l’hydrogène explique Nora Mebarek.
« On est dans une situation où le réchauffement climatique, la base du rapport Alfonsi, avec le traitement des déchets, l’économie circulaire, la question de l’eau etc, passe au second plan. On est dans un volet de sécurité, de défense et de lutte contre l’immigration », notamment avec un jeu de la droite et de l’extrême droite qui fait perdre les possibilités d’arracher des acquis.
Cependant avec le Pacte des océans à Nice il y a quelques temps, avec un gros volet pour l’économie bleue, la lutte contre le réchauffement climatique, la pollution marine en Méditerranée, la commissaire européenne va être chargée de restaurer les liens de coopération avec les pays dits du Traité de Barcelone, de l’étendre à d’autres pays de la rive de la Méditerranée et de travailler sur la question de la pollution marine.
« On est dans l’agenda qu’il faut », dit encore Nova Mebarek, « et la valeur ajoutée de l’ALE c’est de montrer que la coopération se passe aussi avec les peuples, il faut reprendre la diplomatie des peuples pour aller vers des objectifs communs ».
David Cormand rappelle les difficultés pour les territoires, notamment les îles et les régions périphériques. « Souvent la façon dont sont conçues les lignes budgétaires au niveau européen, ne prend pas en compte ces particularités. » D’où la difficulté à promouvoir les échanges transversaux face à la technocratie à Bruxelles. « Le pouvoir central pense que tout doit passer par lui, c’est vrai pour les transports, pour les échanges économiques, etc. »
L’autre sujet, ce sont les mutations profondes par rapport au passé où « l’espace méditerranéen était plutôt un lieu d’échanges, aujourd’hui il est vu comme un mur, comme une frontière. Ça a un impact avec les voisins immédiats de l’Union européenne, y compris à travers la politique de développement. Notamment avec la rive sud ». Ce qui fait que les contreparties de l’aide au développement sont de moins en moins les valeurs démocratiques, mais « ne laissez pas passer les migrants ».
On sous-traite à ces pays de faire le « sale boulot », ce qui les conduit à se tourner de moins en moins vers l’Union européenne qui n’est plus un partenaire « fiable », avec un impact sur la politique des valeurs, l’écologie, la démocratie, la question sociale. « La Méditerranée est un endroit où l’UE doit construire, quel est son rapport au monde » dit encore David Cormand. Or les enjeux fondamentaux, les enjeux environnementaux sont relayés au second plan.
Autre problème sur la question de la paix. Jusqu’ici l’UE déléguait aux États-Unis. Or le retrait des États-Unis conduit à une insécurisation de l’espace méditerranéen. « Il faut avoir un diagnostic sur ce qui nous arrive et mieux définir ce que peut faire l’UE sur cet espace stratégique. »
Les gros problèmes offrent toujours la possibilité de travailler de façon innovante et créative et de proposer des solutions, commente Lorena Lopez de Lacalle pour donner une touche d’espoir, « il faut juste avoir le courage politique et la capacité à fédérer, c’est notre rôle à l’ALE, pour sortir des chemins qui conduisent nulle part… une autre Europe est possible, évidemment c’est l’Europe des régions. »

Nanette Maupertuis, au titre de la Commission des îles, s’interroge sur les représentations que l’on se donne de la Méditerranée. Citant Fernand Bredel, penseur des plus connus sur le sujet : « la Méditerranée est mille choses à la fois, non pas un paysage mais d’innombrables paysages, non pas une mer mais une succession de mers, non pas une civilisation, mais des civilisations entassées les unes sur les autres ».
Elle parle de « mondes différents, des façons de vivre, des représentations du monde totalement différentes » et appelle à prendre en compte cette réalité multiple : plusieurs peuples, plusieurs civilisations, un espace complexe, une diversité de situations et de représentations. Pour cela, il faut « faire en sorte que l’approche puisse être audibles à tous les peuples ». L’entrée environnementale est la bonne, dit encore Nanette Maupertuis, elle permet d’accrocher d’autres problématiques, « elle parle à tous les peuples, à toutes les religions, la ressource commune de l’eau douce ou le réchauffement de l’eau de mer, on a une accroche et c’est là où l’UE doit soutenir des programmes. »
« Sauf que le prochain budget européen sur la coopération transfrontalières, la coopération avec les pays-tiers, baisse les moyens » dit-elle encore, « eau, plastique, question des déchets, il faut une approche beaucoup plus sociologique, anthropologique, et pour ça faire circuler de la connaissance, faire travailler les scientifiques ensemble. »
Les technocrates européens ont perdu cette vision de trois civilisations, trois religions, et de circulation d’idées. Elle approuve les propos de Nora Mebarek sur la question de l’énergie. Idem sur la sécurité en Méditerranée, ce « mur » qu’on est en train de construire.
Pourtant « les îles sont un trait d’union, pour le meilleur et pour le pire. Les migrants arrivent dans des îles. Elles ont toujours été des places de ravitaillement. La prise en compte des îles, permettrait d’asseoir une véritable stratégie européenne mais il y a besoin de mieux en asseoir l’approche ».
Comment faire ? Faire travailler les peuples ensemble, en coopération décentralisée, continuer à se parler, surtout quand ça va mal, réduire les tensions, s’appuyer sur les élus, les lobbies, les réseaux de chercheurs, s’alimenter, « il n’y a pas d’autres choix que de créer des mécanismes de développement, et réaliser que nous sommes de vieux pays et que nous aurons besoin de la jeunesse de ces pays, que ça plaise ou non, c’est une réalité ».
Il y a besoin d’une « diplomatie des territoires, d’une Europe des peuples et d’une stratégie qui tienne compte des multiples réalités. C’est très heureux que l’ALE ait choisi ce sujet-là » conclut Nanette Maupertuis.
Durant le débat, plusieurs sujets abondent encore, mais nous retiendrons celui de Belkacem Lounès, représentant du Congrès Mondial Amazigh. Les Amazighs ou Berbères, ce sont 30 M de personnes répartis en plusieurs pays et confrontées le plus souvent à une répression atroce. « 39 personnes sont condamnées à mort en Algérie uniquement parce qu’ils défendent leur culture et leur territoire. Ils savent où est l’Europe, mais l’Europe ne fait rien alors qu’elle a des leviers pour agir sur les libertés, les respects des peuples autochtones. À vouloir traiter tout cela de la même manière, on n’avancera pas non plus » répond Belkacem Lounès aux intervenants, « le Maroc a une agriculture industrielle, mais les gens y souffrent du manque d’eau. L’Europe va subir si elle ne traite pas aussi ces réalités-là démocratiques et des droits des peuples ». •
De g. à dr., Lorena Lopez de Lacalle, Marie-Antoinette Maupertuis, David Cormand, Nora Mebarek et François Alfonsi.
« La stratégie macrorégionale engage des moyens humains, financiers, réglementaires aux problèmes communs qui nécessitent une coopération. » Francois Alfonsi








