Settimanale naziunalistu corsu dapoi 1966

N°2884

da u 10 à u 16 d'aprile di u 2025

Licra Corse

« La Corse peut et doit être un modèle d’apaisement »

discrimination-diversite-colorisme-peau-teint-couleur-racisme

le 10/04/2025

Par François Joseph Negroni

L’année du tricentenaire de la naissance de Pasquale Paoli, figure emblématique de liberté et de justice, est également l’année où la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) s’implante pour la première fois en Corse. Ce moment hautement symbolique marque l’ouverture d’un nouveau chapitre dans le combat pour les droits humains sur l’île. Dans cet entretien, les responsables de la Licra Corse reviennent sur le sens de cette création, les spécificités de leur engagement, et la manière dont ils entendent conjuguer la lutte contre le racisme avec la reconnaissance de l’identité corse. Entre devoir de mémoire, actions concrètes et volonté de dialogue, ils tracent les contours d’un projet à la fois exigeant, apaisé et profondément ancré dans les valeurs humanistes.

L’antenne de la Licra voit le jour en Corse alors même que l’on célèbre les 300 ans de la naissance de Pasquale Paoli, figure de liberté et de justice. Voyez-vous un lien symbolique entre cet héritage et la mission que vous portez aujourd’hui ?

Ce tricentenaire est celui de la reconnaissance du passé historique, philosophique et humaniste de la société corse dans son ensemble. Les symboles ont leur importance en toutes circonstances ; en l’occurrence, ce symbole doit être celui selon lequel toute société en mutation doit tracer son chemin en prenant en compte l’environnement dans lequel elle évolue. La Corse est connue partout dans le monde par les hommes qui l’ont symbolisée, de Pasquale Paoli à Napoléon notamment, mais aussi par ses milliers de femmes et d’hommes qui ont parcouru le monde. Elle aspire à vivre en paix. Seule, elle serait confrontée aux démons des sociétés repliées sur elles-mêmes. Ouverte au monde, elle sera plus forte et reconnue pour ses atouts et ses valeurs.

Pourquoi la Licra a-t-elle décidé de s’implanter aujourd’hui en Corse ? Y avait-il une urgence ou un signal particulier ?

La création de la Licra Corse est le fruit d’une belle rencontre avec Mario Stasi, président national et d’origine insulaire. Nous avons souhaité, chacun avec nos histoires, parcours et motivations respectives, unir, rassembler nos énergies pour porter en Corse l’histoire, les combats et la philosophie de la Licra, et permettre ainsi que les combats de la Licra deviennent aussi ceux des Corses, sans exclusive.

La Corse a une histoire et une identité très spécifiques. Comment la Licra entend-elle s’y insérer sans être perçue comme une structure moralisatrice ?

L’histoire et l’identité corses sont trop souvent caricaturées ou stigmatisées. Nous n’entendons donner de leçons à personne. Notre ambition commune est à la fois de porter le devoir de mémoire, principalement auprès des jeunes, mais aussi de contribuer à un débat apaisé et rassembleur sur les questions de racisme et d’antisémitisme telles qu’elles se développent en France et, au-delà, à l’échelle internationale. Nous souhaitons aussi dénoncer, dans le cadre du simple respect de la loi, toute forme de stigmatisation dont les Corses sont aussi les victimes.

Quels sont les types de discriminations ou de discours de haine qui préoccupent particulièrement la Licra en Corse ?

Des actes ont été commis en Corse comme ailleurs. Ils sont ou seront traités par la Justice. Pour notre part, nous aspirons à contribuer à la résurgence d’un débat qui ramène la Corse à ses fondamentaux : le respect d’autrui, la tolérance, l’humanisme et le rejet de toutes formes de racisme ou d’antisémitisme.

De g. à dr. Bruno Quetel, Marie-Hélène Fabiani, Jérôme Paoli et Anna Maria Sollacaro.

Certains estiment que l’antiracisme « institutionnel » peut parfois passer à côté de la réalité des discriminations vécues par les Corses eux-mêmes. Comment la Licra entend-elle traiter cette question ?

Les Corses sont trop souvent mis au ban d’une actualité qui déforme la réalité de leur quotidien. L’île des Justes doit demain être celle qui démontre sa capacité à se développer sans laisser personne sur le chemin, quelles que soient ses origines, sa religion ou ses choix personnels.

Le rapport à la langue corse, à la culture, ou encore au traitement médiatique des Corses en France peut aussi générer un sentiment d’injustice. La Licra a-t-elle vocation à s’en saisir ?

Nous souhaitons travailler sur la question des discriminations quant aux origines dans le cadre de la loi et des règles internationales. L’une des questions principales sur laquelle nous souhaitons réfléchir et proposer est celle des personnes incarcérées sur le continent, quels que soient les faits commis. Cette situation entraîne une profonde iniquité de traitement, une double peine imposée aux familles et aux proches.

Face à la libération de la parole raciste, notamment sur les réseaux sociaux, comment la Licra peut-elle agir concrètement pour défendre les principes de respect et de dignité sans tomber dans l’impuissance ou le symbolique ?

La parole raciste se déploie comme un mal qui ronge le ciment social. C’est pourquoi notre priorité est la jeunesse de Corse ; les collégiens, lycéens et étudiants seront consultés pour échanger et participer à nos travaux s’ils le souhaitent. Le monde et la Corse de demain sont les leurs. Notre ambition est de les accompagner dans la prise de conscience de ce que l’histoire peut se répéter quant aux drames qui ont frappé l’histoire, y compris récente.

La Licra fêtera bientôt ses 100 ans. Si les symboles ont leur importance, l’action collective, la réflexion et les discours d’apaisement doivent être renforcés sur ces questions.

La Licra porte un discours fort quant aux valeurs d’universalisme. Ses actions sont reconnues y compris à l’international. La Corse peut devenir un laboratoire de réflexions collectives sur les équilibres d’un monde en bouleversement. La guerre est à moins de 2 000 kilomètres. Rassembler les différences, c’est combattre le repli sur soi des peuples. La Corse peut et doit être un modèle d’apaisement.

Comment la Licra Corse compte-t-elle travailler avec les institutions locales, les associations, ou encore les acteurs culturels et éducatifs ?

Nous allons demander à rencontrer tous les acteurs institutionnels, associatifs, culturels, éducatifs et sportifs de la Corse. Des interventions seront proposées dans les établissements scolaires, des visites de lieux emblématiques, tels les camps de concentration, seront proposées.

Nous aspirons à ce que les Corses s’emparent de ces sujets avec recul et bienveillance.

⁠Peut-on concilier, selon vous, lutte contre le racisme et reconnaissance pleine de l’identité corse ?

Au contraire, la Corse a son histoire, ses traditions et ses atouts. La lutte contre le racisme, sous toutes ses formes, est un fondement de la Licra. Cela passe par l’acceptation des différences sans exclusive ; la Corse n’est pas, par exemple, la Creuse…

Avez-vous identifié des priorités d’action concrètes pour les mois à venir ?

Nous tiendrons le week-end des 19 et 20 juillet prochains une première manifestation en présence de Mario Stasi, président national de la Licra. À cette occasion, nous présenterons notre méthode de travail et d’actions futures.

⁠Enfin, quel message souhaitez-vous adresser à celles et ceux qui pourraient voir d’un œil sceptique cette implantation de la Licra en Corse ?

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