Les visages ont vieilli mais les regards n’ont pas changé, mélange toujours de tristesse, d’incrédulité, d’amertume, de colère contenue. Pourquoi nous ? Pourquoi ici ? La fête était si belle…
La souffrance de ce 5 mai habite pour toujours celles et ceux qui ont vécu le drame. Elle est celle d’un deuil qui n’en finit pas, car elle dépasse nos propres vies, qu’on l’ait vécu en direct ou à la télévision, dans sa propre chair ou celle de ses proches. C’est un deuil collectif. National, à l’échelle d’un peuple qui n’a pas, qui ne peut accepter cette issue épouvantable qui s’est conclue à 20h20, alors que le soleil déclinait et que l’ambiance montait…
Seule médication, le devoir de mémoire. Celui qui nous oblige à revivre depuis 33 ans ce moment si cruel et ses suites, à chercher à comprendre qu’est-ce qui nous a fait basculer dans l’horreur, comment une fête qui s’annonçait magnifique, a pu se finir dans cet amas de ferraille et le vacarme de sa chute, aspirant dans le vide plus de 3.000 personnes depuis un piètre échafaudage faisant office de tribune pour plus de 9.000 supporters en folie.
« Ne tapez pas des pieds sur la partie en fer »… disait la voix au haut-parleur…
19 personnes n’en sont pas revenues. 2.357 autres ont été meurtries dans leur chair. Bien d’autres s’en sont allés aussi depuis toutes ces années, avec la même blessure incurable en plein cœur. Les souffrances engendrées par ce drame ne pourront jamais vraiment se comptabiliser. Furiani est une cicatrice qui ne pourra pas se refermer. Elle est là, elle nous habite, tapie dans un coin de nos âmes. Cependant, elle subsiste non par sadisme, mais pour nous faire grandir. Nous faire admettre nos responsabilités collectives. Nous obliger à témoigner. Jusqu’à notre dernier souffle. Ce 5 mai 1992 est pour toujours gravé dans nos vies. C’est notre croix, notre pénitence.
33 anni, l’età di Cristu. Et l’espoir d’une résurrection s’incarne au-delà des souffrances à travers ces jeunes que le Collectif mobilise à leur tour dans un appel à la relève pour tous nos visages fatigués par les années. Les enfants des victimes et les enfants des enfants sont bien là. Ils écoutent, ils comprennent. Leur regard est différent, malgré les récits de leurs parents, grands-parents, malgré les images et les témoignages, ils ne peuvent pas savoir ce qu’a été réellement cette catastrophe et les jours, les mois, qui l’ont suivie. Il leur manque ce vécu. Mais, parce que justement c’est le drame de tout un peuple, et parce que le Collectif des victimes a fait un travail remarquable de mémoire, de reconnaissance, ils s’identifient et ils partagent suffisamment pour prendre le relais. C’est l’enjeu indispensable parce que ce qui nous importe après toutes ces années, ce qui nous oblige, au-delà de l’hommage dû aux victimes, c’est de ne jamais plus revivre les mécanismes coupables qui ont conduit à la catastrophe.
Il faut donc continuer à se rendre devant la stèle, continuer ce « travail mémoriel » dont parle le Collectif. « Nous ne faisons pas que nous souvenir, nous œuvrons à ce que les leçons de vie soient partagées » a dit sa présidente Josepha Giudicelli. « Le sport en particulier doit incarner des valeurs fondamentales telles que l’entraide, l’éthique, le partage, le respect, la solidarité ». Car si on ne pourra jamais plus rendre les vies et la fête qui nous ont été volées ce soir-là, on doit redonner au sport, au football en particulier, ses vertus premières et enseigner que rien, jamais, ne doit supplanter le précieux d’une vie. •








