Il est des journées qui ne ressemblent à aucune autre, où une île tout entière retient son souffle parce que se joue, à mille kilomètres d’elle, quelque chose de son destin. Ce mardi 16 juin, l’Assemblée nationale ouvre le débat sur le projet de loi constitutionnelle relatif au statut d’autonomie de la Corse au sein de la République. Derrière la sécheresse des mots juridiques, il y a deux siècles et demi d’une histoire qui n’a jamais cessé de poser la même question : la France saura-t-elle reconnaître la Corse pour ce qu’elle est, sans la sommer de cesser d’être elle-même ?
On voudra réduire ce texte à une concession arrachée, à une faveur consentie du bout des lèvres. C’est oublier d’où il vient. Il est né dans le deuil et la colère, au lendemain de l’assassinat d’Yvan Colonna, du sursaut d’un peuple qui a refusé l’humiliation. Il est le fruit d’un processus qui a réuni, fait rarissime dans la vie publique française, l’ensemble des élus de l’île — communes, intercommunalités, Assemblée de Corse — et ses forces vives. Sa rédaction a été adoptée à la quasi-unanimité de notre assemblée délibérante. Les courants autonomiste et indépendantiste, majoritaires dans les urnes depuis plus de dix ans, y ont consenti des concessions lourdes, jusqu’à accepter que l’on parle de « communauté » là où ils disaient « peuple ». Voilà le fait démocratique que le Parlement souverain doit aujourd’hui regarder en face : non pas une revendication marginale, mais la volonté patiemment exprimée d’une société tout entière.
On agitera, comme toujours, le spectre de l’indivisibilité et de l’égalité. On répétera que la mention d’une communauté historique, linguistique et culturelle, que le statut de résident dressé contre la spéculation, que la reconnaissance de la langue corse menaceraient le pacte républicain et ouvriraient la voie au communautarisme, à la discrimination, voire au racisme. C’est une peur sans objet, et il faut le dire sans détour. Rien dans ce texte ne repose sur le sang ni sur la race ; tout y est conforme au droit européen ; rien n’y rompt l’égalité entre les citoyens. Et la Constitution de 1958 a déjà su évoluer sans se renier : elle reconnaît la libre détermination des peuples depuis 2003, elle a confié à la Polynésie la maîtrise de son foncier et de son emploi, elle a inscrit l’existence du peuple kanak et d’un corps électoral propre. Le constituant peut donc beaucoup, lorsqu’il le veut. Il lui suffit, ici, d’oser — en écartant les lectures les plus timorées qui voudraient vider le texte de sa substance.
On brandira ensuite l’épouvantail du toboggan vers l’indépendance, comme si reconnaître une singularité revenait mécaniquement à précipiter une sécession. La Corse n’est ni une région continentale parmi d’autres, ni un territoire ultramarin, même si elle se sait solidaire de leurs combats : elle est une île méditerranéenne, forte d’une identité que rien n’a jamais dissoute, et c’est cette singularité même qui appelle un statut sui generis. Le droit comparé dément, point par point, cette prophétie de malheur. La Sardaigne, la Sicile, les Baléares, les Açores vivent depuis des décennies sous des statuts d’autonomie ; elles y ont gagné en prospérité, en stabilité, en paix civile, en réponses adaptées aux contraintes de l’insularité — transports, foncier, logement, fiscalité, développement, aménagement. Partout, l’autonomie a apaisé le rapport à l’État et fait refluer la revendication séparatiste. La vérité que nos contradicteurs refusent d’entendre est l’exact contraire de leur crainte : c’est le refus de l’autonomie, et lui seul, qui nourrit et légitime l’aspiration à l’indépendance.
On objectera enfin que ce statut demeure incomplet, suspendu à une loi organique qui en fixera le contenu — au premier chef le nouveau pacte budgétaire, fiscal et financier entre l’État, la Collectivité autonome et l’ensemble des collectivités de l’île, dont nos communes. Mais cette architecture n’est pas une faiblesse : elle est une garantie. Le projet élargit le champ des possibles tout en posant des limites nettes et des contrôles solides. Les compétences régaliennes demeurent à l’État ; le droit national continue de s’appliquer dans d’innombrables domaines essentiels ; le Parlement gardera la main par la loi organique et l’évaluation des compétences transférées ; le Conseil d’État et le Conseil constitutionnel veilleront. Ce n’est pas un saut dans l’inconnu : c’est un chemin balisé, dont chaque borne a été pensée pour rassurer ceux-là mêmes qui feignent de trembler.
Reste la crainte, plus sourde, d’un espace ouvert à la criminalité organisée. Qu’on l’entende une fois pour toutes : la Corse autonome sera une terre de droit, de sécurité et de liberté, ou elle ne sera pas. L’État y exercera pleinement ses prérogatives régaliennes — la police, la justice — et son contrôle administratif là où il s’impose. Et c’est précisément la société civile insulaire, ce sont nos institutions qui, par leurs actes et non par leurs discours, ont prouvé leur engagement contre les logiques mafieuses. Une île apaisée, maîtresse de son développement, sera toujours mieux armée contre la prédation qu’une île maintenue dans la dépendance et le ressentiment.
Pasquale Paoli avait donné à la Corse, dès 1755, l’une des premières Constitutions démocratiques de l’Europe des Lumières ; il savait déjà qu’un peuple ne se gouverne bien que lorsqu’on lui fait confiance. Deux siècles et demi plus tard, la même évidence frappe à la porte du Palais-Bourbon. Reconnaître l’autonomie de la Corse, ce n’est pas affaiblir la République : c’est la grandir, en lui apprenant qu’elle peut tenir ensemble l’unité et la diversité, la loi commune et l’attachement singulier d’un peuple à sa terre. Aujourd’hui, les députés ne votent pas seulement un texte. Ils choisissent entre la défiance et la confiance. Nous savons, nous, de quel côté penche l’avenir. •








