Settimanale naziunalistu corsu dapoi 1966

N°2946

da u 23 à u 29 di lugliu di u 2026

U mo parè

A natura brusgia

Albertacce

le 24/07/2026

Par François Joseph Negroni

Le 10 juillet, la foudre a frappé au-dessus d’Albertacce, et déclenché un incendie. Onze jours plus tard, il n’est toujours pas fixé. Plus de trois cent cinquante hectares ont brûlé, pour l’essentiel dans le massif forestier, sans qu’aucune habitation ne soit atteinte. Environ cent soixante pompiers, appuyés par des renforts venus de l’Hérault et de Provence, par les forestiers-sapeurs et par des moyens aériens, luttent depuis le premier jour sur un relief où les engins ne passent pas. Le feu a même connu un regain le 19 juillet.

On mesure mal ce que représentent onze jours de lutte sur un tel terrain, par cette chaleur et ce vent. Si l’incendie est resté forestier et n’a pas gagné les villages, on le doit d’abord au travail de ceux qui le combattent, et à une solidarité nationale qui, sur ce point, a joué son rôle. Cela méritait d’être dit avant tout le reste.

Si la foudre explique le départ de l’incendie, elle n’explique pas pourquoi il brûle encore onze jours plus tard. Ce qui transforme un impact de foudre en un feu de plusieurs centaines d’hectares, ce ne sont pas les éclairs : c’est un sol desséché, une végétation prête à s’embraser, des températures élevées, un vent d’ouest soutenu. Autrement dit, des conditions. Et ces conditions, elles, ne relèvent plus tout à fait du hasard.
C’est là qu’il faut regarder les données. La Méditerranée se réchauffe plus vite que la moyenne de la planète : c’est aujourd’hui l’une des régions les plus exposées au dérèglement climatique. La Corse n’y échappe pas. En un demi-siècle, la fréquence des années sèches y est passée d’une sur cinq à une sur deux. Le débit de nos cours d’eau a diminué de vingt à trente pour cent. Les canicules se multiplient, et la mer elle-même a frôlé les trente degrés l’été dernier. Les projections convergent : une hausse du risque d’incendie de dix à trente pour cent d’ici la fin du siècle, avec un nombre de jours à haut danger très supérieur à celui que nous connaissons.
À l’échelle du bassin méditerranéen, le constat est le même : la saison des feux s’allonge, déborde de l’été, et certaines années récentes ont vu la surface brûlée doubler par rapport à la moyenne des décennies passées. Ces chiffres ne sont pas des opinions. Ce sont des tendances mesurées, documentées, constantes.

Aucun feu, pris isolément, ne peut être « attribué » au réchauffement, pas plus celui-ci qu’un autre : la foudre a toujours frappé, les étés secs ont toujours existé. Ce qui change, ce n’est pas l’événement, c’est sa probabilité. Nous n’entrons pas dans une ère de catastrophes inédites ; nous entrons dans une ère où l’exceptionnel devient courant. La nuance est décisive, car elle déplace le débat : la vraie question n’est pas de savoir qui accuser d’un incendie, mais de constater qu’un dispositif de prévention et de lutte calibré sur le climat d’hier ne l’est plus sur celui d’aujourd’hui.
Ce qui s’est produit cette année dans le Niolu se reproduira ailleurs, plus souvent, dans des conditions plus difficiles. Feindre de l’ignorer serait irresponsable ; en tirer un discours de fatalité le serait tout autant. Car si nous ne pouvons rien contre la foudre, nous pouvons beaucoup contre les conditions.
Beaucoup, d’abord, en cessant de laisser l’intérieur se vider. Ce n’est pas un hasard si les grands feux frappent ces territoires-là. Là où le pastoralisme recule, où les troupeaux ne pâturent plus, où les terrasses ne sont plus entretenues, la végétation gagne, s’accumule et devient un combustible. Une montagne habitée et travaillée brûle moins qu’une montagne abandonnée. Le maintien de l’agriculture de montagne n’est donc pas une question sentimentale : c’est une politique de prévention, sans doute la plus efficace et la moins coûteuse qui soit.
Beaucoup, ensuite, en adaptant nos moyens à un risque qui augmente. Les renforts venus du continent sont précieux, et il faut s’en féliciter. Mais un territoire insulaire, exposé chaque été davantage, ne peut pas fonder durablement sa sécurité sur des colonnes qui arrivent d’ailleurs et qui, certaines années, seront requises ailleurs au même moment. Cet été l’a illustré : quand le Niolu brûlait, un second incendie mobilisait déjà les secours dans la vallée de la Restonica, à quelques kilomètres. Lutter sur deux fronts à la fois suffit à tendre nos moyens ; que se passera-t-il le jour où la Corse et le continent brûleront ensemble ?
La question de nos moyens propres devra être posée sans détour. Comme celle de la coopération avec la Sardaigne, qui affronte à douze kilomètres de nos côtes exactement les mêmes étés : une force méditerranéenne commune de lutte contre les incendies, déjà proposée dans l’hémicycle, relève du simple bon sens géographique.
Beaucoup, enfin, en assumant notre part. Puisque le dérèglement procède des émissions, une île ne peut pas se contenter d’en dénoncer les effets : elle doit contribuer à en réduire les causes. La transition énergétique — sobriété, renouvelables, autonomie de production — n’est pas seulement une affaire de facture ou d’écologie de principe. Elle a, pour la Corse, une double cohérence : réduire notre dépendance, et cesser d’aggraver ce qui, ensuite, brûle nos forêts.

Il n’y a, dans tout cela, aucune fatalité — et c’est précisément ce qui rend l’inaction injustifiable. La foudre ne se commande pas ; le reste se commande. L’entretien des forêts, le maintien des bergers, la préparation des étés à venir, les moyens que l’on décide d’y consacrer : autant de choix, et non de coups du sort. Anticiper coûtera toujours moins cher que réparer, et ne suppose au fond qu’une chose : cesser de traiter chaque été comme une surprise. Le Niolu brûlera de nouveau, un jour, sous un autre orage. La seule question qui vaille est de savoir si, cette fois, nous l’aurons vu venir. •

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